La Saint-Feuillen de Fosses-la-Ville : " Le vestiaire du folklore, c'est une auberge espagnole, chacun y apporte ce qu'il a envie de voir"
Avant les plumes, les épaulettes et les passementeries chamarrées, il y avait le pauvre sarrau bleu et les sabots rudimentaires. C'est le premier rappel que glisse Luc Baufay lorsqu'on l'interroge sur cette étrange présence de la Grande Armée dans les marches de l'Entre-Sambre-et-Meuse. Or, appuie-t-il, "les marches" ne sont pas nées pour rejouer les campagnes de Napoléon. Leur fonction première est ailleurs: accompagner une procession, rendre les honneurs, faire corps autour d'un(e) saint (e) ou d'une communauté.
Alors, comment le vestiaire du folklore s'est-il métamorphosé ? À partir de 1837, selon l'historien, des costumes de type napoléonien apparaissent notamment à Thuin, Châtelet et Fosses, des villes qu'il décrit comme relativement aisées. Avec eux arrivent les chapeaux, les vestes à boutons dorés, les belles plumes. Et celles-ci, insiste Luc Baufay, ne traduisent pas une fidélité scrupuleuse à l'histoire militaire. Elles éclairent surtout le travers humain consistant, de tout temps, à vouloir paraître riche et beau.
Sous les plumes l'ego
"C'est toujours une question d'ego", estime l'historien local. Le costume est une représentation. Une vitrine. Une façon de dire: "Regardez comme je suis beau", sous-entendu plus beau que vous.
Le panache de l'uniforme exige d'avoir cependant quelques moyens pour se l'offrir. Les officiers payaient en "boissons" le prestige de leur charge (ce qui est toujours le cas). L'uniforme traduit, en quelque sorte, l'envie d'apparaître sur la voie publique auréolé d'un statut social plus élevé. L'historien met en garde contre les raccourcis qui créent de la confusion. Un grenadier n'est pas toujours un grenadier de l'empire. Le terme désigne, à l'origine, les soldats lanceurs de grenades. Quant aux costumes assimilés comme étant du "2e Empire", Luc Baufay souligne qu'ils renvoient en réalité à l'armée belge de l'époque, et non à l'armée du Second Empire français. Le vestiaire des marches est ainsi moins une garde-robes napoléonienne qu'une véritable mosaïque militaire nourrie de modes, d'opportunités et de fantaisies.
"Les marcheurs n'ont pas par hasard retrouvé des costumes abandonnés dans des chariots ou des wagons par les soldats vaincus de la Grande Armée de Napoléon. C'est une légende urbaine." Luc Baufay, historien
Zouaves, grenadiers, sapeurs, tirailleurs algériens, mamelouks… Les costumes évoluent aussi au gré des dissensions. Une engueulade dans un peloton, un mot de travers, sont susceptibles d'engendrer un peloton rival affublé d'un costume rompant avec l'existant. Toutes les sociétés humaines regorgent d'histoires comme celles-là. "Un groupe qui fait sécession essaie toujours d'afficher sa différence", résume-t-il.
Coup de projecteur
Une légende atteste que l'escorte aux saints et saintes aurait adopté les codes napoléoniens à la suite de la débâcle de la Grande Armée à Waterloo. Des défroques de soldats vaincus auraient été fortuitement récupérées dans des wagons ou des chariots. Les marcheurs auraient profité de cet effet d'aubaine: endosser de chatoyants costumes, et de seconde main, pour relever la spectacularité des marches. Pour l'historien, c'est une légende urbaine."On se choisit un costume parce qu'il plaît, parce qu'il distingue une compagnie ou parce qu'il permet de sortir du rang. Les plumes relèvent de cette volonté de braquer les projecteurs sur soi."
La comparaison avec le théâtre affleure naturellement dans son propos. Le costume est affaire d'aura, de visibilité mais aussi de narcissisme. Alors, pourrait-on revenir au sarrau originel ? L'historien n'y voit pas de contradiction pourvu que la raison d'être demeure: rendre honneur. Une marche n'est pas un musée vivant. Elle est une tradition qui s'est enrichie de ce que les générations successives ont voulu lui apporter.
Le folklore, religieux pour les uns, familial pour les autres, Luc Baufay le voit comme une auberge espagnole: chacun y trouve ce qu'il vient y chercher. Chacun y apporte ce qu'il a envie d'y trouver.
Fosses-la-Ville : sous 37° à l'ombre, le bal des éventails a commencé avant celui de l'EmpereurEt Napoléon là-dedans ? Il n'a rien à y faire, c'est du folklore
L'arrivée de l'Empereur dans la Saint-Feuillen est tardive: il y est apparu en 1963, à la faveur d'une petite guerre d'ego. Depuis, sa présence, quoique critiquée en sourdine, n'a jamais été remise en question. Parce que Napoléon, à Fosses, est à voir comme une figure qui rend les honneurs à Feuillen, et comme un marcheur parmi des milliers d'autres.
"Un officier qui voulait être plus officier que les autres". Voilà l'origine triviale de la présence de Napoléon dans la marche Saint-Feuillen, ce qui corrobore le propos de l'historien: on marche aussi, possiblement, guidé par l'orgueil et l'envie de briller plus que les autres. Donc, Napoléon n'est pas à l'origine des marches folkloriques, et sa présence est historiquement incongrue. À la Saint-Feuillen, Napoléon est un arrivant tardif: nous sommes en 1963. Le premier à avoir cet honneur hautement symbolique de l'incarner est François Van Dooren. De septennale en septennale, ce personnage ayant marqué l'histoire de l'Europe au fer rouge s'est progressivement installé jusqu'à devenir une composante de la tradition. Le voilà acculturé au culte de la Saint-Feuillen,passé de l'Histoire au patrimoine immatériel fossois.
Comme l'explique aussi l'historien sur le pourquoi on marche, Cédric Falque, en endossant le costume de Napoléon en 2012, a souhaité mettre ses pas dans ceux de son papa, Freddy, trop tôt disparu, qui a tenu une seule fois le rôle, en 1970. Lui, en 2026, le jouera pour la 3e fois."Dans les années 60, il y a eu un engouement pour le 1er empire, les costumes étaient considérés comme plus fastueux, avec plus d'ornements", explique-t-il.

Le Napoléon qu'il endosse n'est absolument pas celui des livres d'histoire. Son Napoléon s'inscrit dans une tradition locale, ce qui le rend de facto folklorique et plus léger. "J'endosse l'uniforme avec sérieux mais je suis avant tout marcheur de la Saint-Feuillen pour Saint-Feuillen. Je fais partie comme les autres d'une escorte militaire à une procession", commente-t-il. Ce qui ne l'empêche pas de porter avec sérieux et humilité, sans se prendre au sérieux, le bicorne et la redingote impériale. "Le personnage est aujourd'hui plutôt bien accueilli. Beaucoup sont contents de voir Napoléon. Je dois avouer que recevoir des compliments fait plaisir", confie-t-il. Il faut donc raison garder quand on assimile son personnage au vrai Napoléon, qui fut un dictateur. Si critique cinglante il y a, notamment sur les réseaux sociaux, elles sont inaudibles dans le contexte de la Saint-Feuillen et de sa procession.P.W.
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