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« La pierre s’écroule, la terre reste ! » : Jean Gabin, le comédien-paysan

Jean Gabin - Privé années 50 (1)

En 1952, Jean Gabin acquiert le domaine de La Pichonnière, et devient paysan, éleveur et bâtisseur.

© Collection du Musée Jean Gabin - Mériel / Collection de la Société des Amis du Musée Jean Gabin / M. Mathias MONCORGE / N/C

Olivier Rajchman 19/08/2026 à 07:14, Mis à jour le 19/08/2026 à 08:11

JEAN GABIN, MON PÈRE (5/5). Mathias Moncorgé, le fils de Jean Gabin, évoque avec une émotion toujours intacte la dernière année de son père. Accablé de chagrin face à l'hostilité d'un monde paysan qu'il aimait tant, Pépé le Moko n'a pas réussi à remporter le dernier combat.

Et si l’une des plus profondes aspirations de Jean Gabin, source de bonheur durant des années, avait débouché, au final, sur un chagrin insurmontable ? Né Parisien en 1904, Jean Alexis Moncorgé passe sa petite enfance dans le bourg francilien de Mériel, élevé par sa sœur Madeleine et son beau-frère Jean Poësy. Lequel l’entraîne à la chasse, faisant de lui un gamin de la campagne et des bois. « Mon ambition de devenir mécanicien de locomotive, confiera-t-il à son biographe André Brunelin, ne me faisait pas rejeter mon goût pour les choses de la terre. [Mais] je me disais que pour avoir une ferme à moi, des terres et des bêtes, il fallait sûrement beaucoup d’argent. »

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Un rêve de boue et de labeur se réalise

Le cinéma, opportunité devenue passion, va lui fournir le moyen de réaliser son rêve. « Quand son ami Fernandel disait à mon père : "Pourquoi tu n’investis pas dans la pierre ?", se souvient Mathias Moncorgé, papa, qui n’était pas un homme d’affaires, lui répondait : "La pierre s’écroule, la terre reste !" » C’est en 1952 que Jean Gabin acquiert, dans l’Orne, le domaine de La Pichonnière. De travaux en remembrement, l’acteur devient paysan, éleveur et bâtisseur. Il le fait proprement, fidèle à son éthique. « Les gens qui avaient des terres susceptibles d’intéresser M. Gabin le voyaient venir de loin et faisaient monter les prix, expliquera son maçon-architecte, Gaston Pouzaud. Il n’a jamais fait la moindre bonne affaire dans ces histoires, mais il ne voulait pas qu’on puisse dire qu’il en avait fait une. Il voulait être en bonne entente avec tout le monde, et il y en a qui en ont profité. S’il pouvait rendre service, il le faisait avec empressement. »

L'incompréhensible désaveu du monde rural

Aussi ne comprend-il pas ce qui lui arrive dans la nuit du 27 au 28 juillet 1962. À 5 heures du matin, près de neuf cents agriculteurs de la région et leurs porte-paroles pénètrent dans le domaine afin d’obtenir que l’acteur loue certaines de ses fermes à de jeunes exploitants. Gabin refuse le chantage d’interlocuteurs dont les soutiens commencent à dégrader sa propriété.

« Ils auraient dû solliciter mon père pour qu’ils se fassent leur porte-voix plutôt que d’en faire leur bouc-émissaire, se désole Mathias Moncorgé. Pouzaud me disait à quel point, après, ça a été terrible. Comment il s’est replié sur lui-même, alors qu’avant il fréquentait ses voisins, faisait ses courses dans les environs, allait au bistro. Papa avait peur de rencontrer un de ces neuf cents bonshommes qui, cette nuit-là, ont détruit une partie de sa vie et de son rêve. »

En butte à l’hostilité d’un monde rural le jalousant et le percevant comme un intrus, Jean Gabin ne va toutefois pas cesser d’aménager son domaine. Jusqu’en octobre 1976. « Nous sommes dans l’appartement de l’avenue Raymond-Poincaré, à Paris, raconte Mathias, et nous regardons à la télé une émission de Jean-Marie Cavada. Le président de la FNSEA, Michel Debatisse, y dit en direct que M. Gabin, en tant que "privilégié", ne touchera pas l’indemnisation promise par l’impôt sécheresse. À ce moment-là, je vois papa s’effondrer et pleurer. Il me dit : "Mon Gros Père, c’est fini, ils me veulent plus". Le lendemain, il était décidé à vendre La Pichonnière, non sans me dire qu’il me rachèterait une propriété et me ferait un haras, indemnisant par ailleurs mes sœurs. Mais le mois suivant, il mourait. » D’avoir subi, jusqu’au bout, tant d’hostilité ?

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Le colosse au cœur si tendre rend les armes

« Quand je suis revenu de mon service sur la Jeanne d’Arc, en mai 1976, précise son fils, papa allait bien. Ce qui l’a miné, c’est qu’il n’avait pas de nouvelles de ma sœur Valérie, depuis son départ en avril. Puis il y a eu la sécheresse et la chaleur qui lui ont fait beaucoup de mal. Enfin, les propos de Debatisse l’ont achevé. Quand il a quitté La Pichonnière pour Paris, le 11 novembre, il était déjà ailleurs. Je lui ai dit "Salut papa !", alors qu’il était dans la voiture conduite par maman. Il ne m’a pas répondu. » Deux jours après, transporté à l’hôpital américain de Neuilly, Jean Gabin décède à 72 ans. Dans sa biographie, Brunelin évoque une leucémie. « En fait, je crois que tout a pété, corrige le fils de l’acteur. Papa fumait un paquet de Gitanes et trois paquets de Craven A sans filtre, par jour. Ça, plus les plats en sauce midi et soir, plus les soucis dont je vous ai parlé… »

Un demi-siècle plus tard, c’est toujours avec la même émotion que Mathias Moncorgé ressuscite la figure paternelle. Autant par plaisir que par devoir. « Quel bonheur on a eu d’avoir les parents qu’on a eus. Quand papa est mort, tout s’est effondré. Mais avoir passé les six dernières années de sa vie à ses côtés n’a pas de prix. » Évoquer Jean Gabin, dont le film préféré restait Un singe en hiver,

permet aussi d’approcher, loin des clichés, l’homme de rêves qu’était Jean Moncorgé. « On a la chance, mes sœurs et moi, d’avoir un père dont les gens vous parlent encore 50 ans après sa disparition. On est un peu une mémoire. Sa mémoire. »

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