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« La différence ne tue pas » : à la rentrée de Sciences Po Menton, Kamel Daoud confie sa liste de lectures pour mieux comprendre et accepter l’autre

Quand on sait que la nouvelle promotion d’étudiants de Sciences Po Menton porte le nom d’Albert Camus, et que Kamel Daoud s’est fait connaître comme écrivain avec son miroir inversé de L’ÉtrangerMeursault, contre-enquête – le lien entre les deux relevait presque de l’évidence.

D’autant que l’ancien journaliste au Quotidien d’Oran a été le premier titulaire de la chaire d’écriture de Sciences Po, en 2019. Et que de son propre aveu, l’ouvrage qui lui a valu le prix Goncourt, Houris n’aurait pas pu être écrit sans une résidence au sein de l’institution de la rue Saint-Guillaume.

C’est donc sans surprise – mais avec grand honneur – que le Franco-Algérien a été choisi, le 4 septembre 2026, pour dispenser une leçon inaugurale lors de la rentrée solennelle du « campus de la paix ». L’objet de son propos ? L’autre.

« Que faire de l’autre ? Comment réagir à cette différence qui trouble l’unanimité confortable, dérange nos certitudes et déplace notre idée de nous-même ? Ma réponse tient en une phrase : l’autre ne limite pas ma liberté », introduit l’écrivain en exil.

Pour Kamel Daoud, il n’y a pas plus important que le fait de rencontrer véritablement l’autre. Et cette question, l’amoureux des lettres invite à la découvrir dans certains des plus grands romans.

Avant de rentrer dans le détail de sa liste de lecture, il résume l’enseignement qu’il a tiré au fil des pages. « La différence ne tue pas. Ce qui tue, c’est la différence lorsque le pouvoir la transforme en hiérarchie, lorsque la peur la convertit en menace, lorsque l’idéologie lui retire un visage et quand les récits de l’Histoire en font des camps de guerre opposés », assure-t-il.

Il ajoute que l’unanimité a beau rassurer, elle devient dangereuse « lorsqu’elle exige que l’autre se taise, se rallie, disparaisse ou meure pour que l’on reste d’accord ». Réalité qui prend tout son sens au regard de l’actualité. L’écrivain a été condamné à trois ans de prison par le tribunal d’Oran, au mois d’avril, pour avoir écrit sur les traumatismes des années noires en Algérie, violant la Charte pour la paix et la réconciliation nationale.

Don Quichotte

Le couple constitué de Don Quichotte et de son servant Sancho Panza « inocule l’un des plus vieux dialogues sur l’altérité et le péril de l’altération du réel. Sans le regard d’autrui, chacun risque de prendre ses blessures, ses rêves et ses croyances pour le monde entier », estime Kamel Daoud. Pour qui les moulins que Don Quichotte prend pour des géants peuvent adopter, dans nos vies, la forme de religion, de drapeau, de frontière…

« La Demeure d’Astérion »

« Que se passe-t-il lorsque plus personne ne peut remplir cette fonction de ramener au réel ? Borgès répond le labyrinthe, la solitude et le meurtre », poursuit Kamel Daoud. Aux yeux duquel le minotaure évoqué dans cette nouvelle, qui tue des humains tous les neuf ans, est avant tout prisonnier de ses convictions et de sa représentation erronée du monde.

« Que lui manque-t-il ? La reconnaissance, le langage commun, la fraternité. Exempté de responsabilité, il s’autorise le meurtre. Je vous laisse imaginer ce moment où, convaincus de nos dissemblances, nous autorisons autour de nous le meurtre et la violence au nom de nos idées », commente le Franco-Algérien. Pour qui la tragédie d’Astérion tient dans un constat : il n’a pas de reflet dans le visage de l’autre.

Robinson Crusoé

Dans une lettre aux étudiants de Sciences Po, en 2024, Kamel Daoud expliquait que sa seule foi « réside dans le droit à la question ».
Dans une lettre aux étudiants de Sciences Po, en 2024, Kamel Daoud expliquait que sa seule foi « réside dans le droit à la question ».
Cyril Dodergny / Nice-matin

Autre exemple convoqué par Kamel Daoud : l’autre que l’on prétend sauver. « Robinson tente d’abord de sauver la langue. Il parle à son perroquet, apprivoise son chien comme s’il cherchait à maintenir un interlocuteur. Puis il rencontre Vendredi, qu’il sort de la mort alors que des cannibales s’apprêtaient à le tuer. Mais ce sauvetage contient déjà un pouvoir. »

L’auteur observe ainsi que Robinson associe son allié à un jour de la semaine… sans même lui demander son nom. Il lui enseigne sa langue, l’habille à l’occidentale. « Mais après l’avoir converti, civilisé et habillé, que devient Vendredi ? On l’ignore. »

Frankenstein ou le Prométhée moderne

« Le monstre est-il celui qui invente le monstre, ou est-ce le contraire ?, questionne Kamel Daoud. Victor Frankenstein abandonne sa créature dès sa naissance. La société la rejette avant de la reconnaître ; le regard humain la contraint à devenir démon. Ce n’est pas une innocente car elle commet des meurtres, mais c’est une monstruosité qui naît et se nourrit du rejet. »

La Métamorphose

« Chez Kafka, Gregor Samsa se réveille un matin transformé en un monstrueux insecte. Ce qui devient insupportable n’est pas seulement son corps, c’est une impossibilité pour les autres de continuer à le regarder comme un frère, un fils, un être aimé. »

« Des Cannibales »

D’après Kamel Daoud, Montaigne déplace encore la question en affirmant que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».

« L’autre est le lieu de nos projections. Le cannibale est celui qui dévore les autres, mais celui qui déshumanise ne les dévore-t-il pas déjà ? » Cette interrogation, encore une fois, est contemporaine.

« Que faire de l’autre sur la grande question de l’Occident en position de puissance durant les trois derniers siècles ? Elle est aujourd’hui celle du musulman, de l’immigré, de l’Oriental, de l’étranger. Faut-il tuer l’Occidental dans un attentat ? Le culpabiliser par le discours de ressentiment ? Le convertir à sa propre religion ? Exercer sur son corps un racisme inversé ? Faut-il aller vivre chez lui ou le fuir chez soi ? »

L’Étranger / La Peste

« Peut-on accueillir l’autre sans le livrer, sans l’absorber, sans le tuer ? » C’est l’un des sujets de fond abordés dans L’Étranger, aux yeux de Kamel Daoud. Mais à la question « Y a-t-il une autre solution que la conversion forcée ou le meurtre dispensateur ? », le même Camus donne une réponse dans La Peste : la solidarité. Un personnage, Rambert – qui voulait fuir pour retrouver celle qu’il aime – finit par rester et lutter avec les autres. « Il comprend qu’il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. Vient alors le refus intime de construire son bonheur sur l’abandon des autres. »

Le campus de Menton, dirigé par Youssef Halaoua, réunit cette année 395 étudiants.

De ses lectures de Camus, l’écrivain retient une grande leçon : « Le pari sur l’autre demande des efforts. C’est un long chemin. C’est un monologue qui se transforme en dialogue ; un lieu de préjugés qui lentement se corrige. C’est un acte qui fait peur, dangereux et, à la fin, parfois cruel. Mais il en est ainsi. C’est l’une des grandes aventures de la vie. »