« La culture n’est pas une dépense accessoire, mais un investissement collectif »
Depuis plus de soixante ans, la France a fait de la culture une politique publique à part entière, un choix né de l’après-guerre, lorsqu’il fallut redonner à un pays défait le sentiment d’appartenir encore à une même histoire. Ce choix a produit un patrimoine entretenu, un réseau dense de bibliothèques et de conservatoires, des musées, des théâtres et des écoles d’art qui ne sont pas nés du hasard, mais de décisions politiques assumées génération après génération.
Nous sommes les héritiers de cette volonté. Ce que nos prédécesseurs ont construit peut aussi, par une succession de renoncements, se défaire sous nos yeux.
Le budget de la mission culture représente moins de 1 % du budget de l’État. En retour, ce secteur pèse plus de deux points de produit intérieur brut. Aucun raisonnement gestionnaire ne justifie donc de le sacrifier : la culture n’est pas une dépense accessoire, mais un investissement collectif.
Toute société laisse, dans son rapport à la culture, l’empreinte de ce qu’elle est vraiment. Non pas seulement de ce qu’elle proclame être, égalitaire, ouverte, fraternelle, mais de ce qu’elle produit réellement comme possibilités de vie, comme hiérarchies et comme exclusions.
La culture est l’un des lieux où se joue la reproduction ou la transformation de l’ordre social. Qui a accès au théâtre, au conservatoire, à la lecture publique, au patrimoine ? Qui en est tenu à distance, non par interdiction, mais par l’éloignement, les tarifs ou l’usure progressive des moyens qui le permettaient ? Ces questions ne sont pas culturelles au sens étroit : elles sont politiques, parce qu’elles disent qui appartient pleinement à la cité et qui en reste à la lisière.
Partager quelque chose en commun
Il faut se défaire d’une confusion trop commode. On parle souvent de la culture comme si elle se résumait à ses formes les plus consacrées : le grand musée, l’opéra, le patrimoine classé, tout ce qui suppose déjà, pour s’y sentir légitime, une familiarité acquise dès l’enfance. Cette culture mérite d’être défendue, mais elle n’épuise pas le mot.
Il y a aussi celle des maisons de quartier, des fanfares municipales, des pratiques amateurs, du cinéma de proximité, des bibliothèques de village, des fêtes populaires, des musiques que l’on écoute sans avoir besoin qu’on nous en explique la valeur. Réduire la politique culturelle aux seules institutions prestigieuses, c’est oublier ce maillage de lieux, souvent plus fragiles, qui constitue pour beaucoup le premier accès à la culture.
Regarder ce que la France fait de sa politique culturelle, c’est regarder un miroir. Chaque médiathèque qui réduit ses horaires, chaque conservatoire qui augmente ses tarifs, chaque compagnie qui cesse de tourner en milieu rural, chaque maison de quartier qui ferme faute de subvention aggrave une fracture ancienne.
Ce n’est pas seulement une diminution de l’offre culturelle : c’est l’affaiblissement des occasions, pour des citoyens que tout peut éloigner les uns des autres, de partager encore quelque chose en commun. La démocratisation culturelle ne peut rester un mot si les lieux qui la rendent possible se raréfient.
Une responsabilité de l’État et des collectivités territoriales
C’est précisément là que le service public de la culture prend tout son sens. Il repose sur une responsabilité partagée entre l’État et les collectivités territoriales. À l’État revient la garantie de l’égalité entre les citoyens et entre les territoires, de la continuité des grandes missions culturelles, de la protection du patrimoine, du soutien à la création et d’une présence publique qui ne dépende ni de la richesse d’un territoire ni de sa rentabilité.
Les collectivités, elles, font vivre une part essentielle de la culture du quotidien : bibliothèques, conservatoires, musées, festivals, enseignements artistiques, soutien aux associations, aux artistes et aux lieux de proximité. Ce service public n’est pas une juxtaposition de guichets et de compétences administratives : c’est une chaîne de responsabilités.
L’État ne peut se désengager en comptant sur les collectivités pour combler les vides, pas plus que celles-ci ne peuvent être laissées seules face à des charges croissantes et à des ressources contraintes. Lorsque cette coopération s’affaiblit, ce sont d’abord les territoires les plus fragiles et les publics les plus éloignés qui en paient le prix.
La promesse d’un accès pour tous
Il y a une raison plus profonde à notre attachement à la culture : elle raconte. Un roman, une chanson, un film, une pièce jouée dans une salle des fêtes racontent une vie, une époque, un chagrin, une joie, où chacun peut reconnaître un fragment de son existence. C’est cela qui rend une œuvre populaire au sens plein : non pas qu’elle soit simple ou grand public, mais qu’elle donne à ceux qui la reçoivent les moyens de se raconter eux-mêmes, de mettre en mots et en formes ce qu’ils vivent sans toujours savoir le nommer. Une société qui prive une partie de ses citoyens de cette possibilité ne les prive pas seulement de loisirs : elle les prive d’un langage commun pour dire qui ils sont et ce qu’ils traversent.
Une démocratie ne repose pas seulement sur ses institutions et ses scrutins. Elle repose aussi sur la capacité de ses citoyens à se représenter comme appartenant à une même histoire, à interpréter le monde avec des outils communs et à débattre sans se percevoir comme des étrangers les uns pour les autres. C’est ce que la culture construit, patiemment, génération après génération : l’écoute, l’interprétation, le jugement, la reconnaissance d’un patrimoine partagé. Aucune loi ne peut produire ce lien social par décret.
Ce lien se construit dans les salles de spectacle, les bibliothèques, les écoles d’art, les musées, les conservatoires et les maisons de quartier. Ces lieux existent parce qu’ils sont financés, entretenus et animés. Ils reposent aussi sur des femmes et des hommes, agents publics, artistes, professionnels et associations, qui rendent concrète la promesse d’un accès de tous à la culture. Les affaiblir n’est jamais un simple ajustement technique : c’est une décision qui pèse directement sur la cohésion sociale et sur notre capacité collective à faire face aux tensions et aux fractures qui traversent le pays.
Décider de ce que sera la France dans vingt ans
Cette défense n’est ni celle d’un secteur ni celle d’un intérêt particulier. Elle consiste à rappeler que la République a une responsabilité envers les conditions mêmes de son existence démocratique. Se priver, par facilité budgétaire, des instruments qui permettent à un pays de se transmettre, de se comprendre et de se projeter dans l’avenir n’a rien d’une fatalité comptable : c’est un choix politique.
Chaque coupe présentée comme mineure, chaque poste non remplacé, chaque tarif qui augmente participe d’un mouvement plus profond : celui d’une société qui laisse s’éroder ce qui la fait tenir. Ce mouvement n’est pas inéluctable. Ce que nous avons reçu, savant et populaire, nous avons le devoir de le transmettre, et si possible de l’augmenter.
Protéger la culture aujourd’hui, c’est décider de ce que sera la France dans vingt ans : un pays où chacun, quel que soit son territoire ou son origine sociale, peut encore accéder aux œuvres, aux savoirs et à la création ; un pays qui continue de se comprendre et de débattre. C’est défendre un service public de la culture fort, porté conjointement par l’État et les collectivités territoriales. C’est, en un mot, protéger notre capacité à faire République, aujourd’hui comme demain.
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