La Corse, de fil en mer
C’est la France, le vendredi à 13h50, la France des cimes et des océans avec Virginie Troussier
Aujourd’hui Virginie : regarder la mer en Corse.
« Un Corse ne s’exile jamais, il s’absente. » Des mots connus que beaucoup de Corses portent en eux, de génération en génération, et que Sabatina Leccia semblait me dire samedi dernier en m’ouvrant la porte de la Galerie XII, à Paris. Je venais de longer la rue Saint-Antoine sous une pluie battante ; et à l’intérieur, soudain, le soleil. À côté de moi, des visiteurs se sont exclamés : « On rentre de Corse et là, nous y sommes de nouveau ». Sabatina Leccia fait partie de cette diaspora qui vit loin de la Corse sans rompre le lien avec elle. Artiste pluridisciplinaire, elle photographie, filme, dessine et brode une île qui continue de traverser son regard. La broderie, elle l’a apprise enfant avec ses deux grands-mères. Après un profond chagrin d’amour alors qu’elle est étudiante, elle éprouve le besoin de s’y remettre, comme pour retrouver un sens à la vie : de minuscules points sur d’immenses tissus de deux mètres sur trois. Elle dit aujourd’hui que la broderie l’a sauvée. La beauté sauvera le monde, ce n’est pas seulement une phrase célèbre, Sabatina Leccia nous le rappelle.
Et cette beauté, Sabatina Leccia la trouve au Cap Corse exactement…
Oui, le Cap Corse, dont la lumière avait marqué Saint-Exupéry dans les dernières semaines de sa vie, en juillet 1944. Basé à l’aérodrome de Borgo, il contemplait la mer et le ciel avant de s’envoler pour ce qui sera son tout dernier voyage, celui où il allait, disait-il, « chasser le paysage ». Comme lui, Sabatina Leccia regarde la Méditerranée. Il ne peut pas en être autrement : seule la mer à l’horizon semble nourrir sa créativité. Elle en travaille la splendeur, la douceur, loin de son caractère tempétueux. Ses œuvres sont brodées, perforées ou imprimées sur l’étoffe ; les autres sont des images sur organza, des polaroïds colorés. Elle puise dans ses provisions d’images, ses souvenirs d’enfance, sensible aux jeux de lumière, du bleu au violet. Elle va jusqu’à plonger une boule à facettes dans l’eau pour en diffracter les reflets. C’est comme si la mer s’était déposée sur l’iris, comme si la mer était un filtre sur le monde.
Comment la mer transforme-t-elle le regard ?
Le regard retrouve son acuité, et l’esprit son mouvement. La pensée se dissout dans l’immensité, apprend à oublier pour mieux se souvenir. Quelque chose se régénère alors ; une sensation d’être enveloppée dans un état qui ne se nomme ni présence ni absence. Et c’est aussi pour cela que Sabatina Leccia brode. Le geste même, me montre-t-elle, est celui du mouvement : partir et revenir. Le fil traverse le tissu, s’éloigne, puis revient. Séparé mais toujours inséparable. L’attachement est inébranlable.
Le retour à la Corse peut donc prendre plusieurs formes…
C’est tout à fait ce que montre le travail de Sabatina Leccia qui a fait de l’île un refuge intérieur. Je m’apprêtais à conclure ainsi, mais hier, alors que j’écrivais cette chronique, un frère saltimbanque m’a transmis quelques lignes d’un écrivain uruguayen, et comme je crois que les livres ne nous arrivent jamais par hasard, je les ajoute ici. Elles sont signées Eduardo Galeano : « L’identité n’est pas une pièce de musée, immobile dans sa vitrine, mais la synthèse toujours étonnante de nos contradictions quotidiennes. C’est en cette foi, fugitive, que je crois. » Cette phrase apporte la conclusion qui me manquait : poser son regard sur la mer, ce sera toujours préférer la fluidité à l’ancrage, une manière d’habiter le monde en poète.
L’exposition « Habiter le silence » de Sabatina Leccia est visible jusqu’au 19 septembre à la galerie XII à Paris.