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L'IA va-t-elle susciter un extrémisme violent anti-technologique?

Le développement de l'intelligence artificielle va si vite qu'il suscite de plus en plus d'inquiétude et de résistance, jusqu'à motiver des actions violentes de la part des mouvements ou activistes "anti-tech" les plus radicaux.

Les actes de violence anti-technologie se sont multipliés ces derniers mois, avec un niveau de violence élevé aux Etats-Unis. Mi-avril, un Texan de 20 ans a lancé un cocktail molotov sur la maison du fondateur d'OpenAI Sam Altman. Lors de son arrestation, le jeune homme portait sur lui un manifeste anti-IA. Quelques jours plus tôt, la résidence d'un conseiller municipal d'Indianapolis avait été la cible de coups de feu liés à un projet de data center.

Dans un registre moins violent, des sabotages contre diverses infrastructures et d'autres actions "coup de poing" ont également eu lieu en Amérique du Nord et en Europe. Autant d'actes motivés par l'idéologie "anti-tech", soit l'idée que la technologie représente en elle-même une menace existentielle pour l'humanité et l'environnement.

>> Ecouter le sujet de Forum, suivi de l'interview de Marianne Celka, maître de conférence en sociologie à l'Université Paul-Valéry de Montpellier :

Forum

Les autorités américaines redoutent des activités extrémistes anti-technologie: interview de Marianne Celka / Forum / 9 min. / aujourd'hui à 18:09

Abattre le "système technologique"

Cette pensée a évolué au fil du temps, passant de préoccupations matérielles à des critiques ontologiques et philosophiques, jusqu'à cristalliser une vision radicale qui perçoit le "système technologique" comme une "méga-machine" comprenant – pour certains – l'ensemble des technologies créées depuis la première révolution industrielle [lire encadré].

"L'idée, c'est que le système technologique dans son ensemble doit être détruit. Chaque technologie n'est pas prise individuellement, avec l'une qui serait bonne et l'autre mauvaise: c'est la technologie vue comme système. C'est la version la plus extrême de ce nouveau courant", explique à la RTS Mauro Lubrano, chercheur à l'Université de Bath et auteur de l'ouvrage "Stop The Machine" qui retrace l'histoire des courants anti-tech.

L'IA, cette technologie qui cristallise les angoisses

Et si la résistance à la technologie a toujours existé, sous des formes plus ou moins violentes, le développement de l'intelligence artificielle pourrait lui faire franchir une étape supplémentaire, souligne ce spécialiste de la violence politique. Car l'IA concentre en elle les trois types de craintes de ces mouvements.

"Au niveau matériel, les technologies peuvent impacter les moyens de subsistance des individus, comme la perte d’emplois ou l'exploitation des ressources naturelles. Au niveau plus ontologique, on parle d'aliénation par la technologie, d'érosion de l'identité humaine et d'un sentiment général de perte de contrôle; l'idée que nous nous adaptons aux machines plutôt que de recevoir leur aide", développe-t-il.

"Et finalement, nous avons cette dimension existentielle qui renvoie à l'idée que le progrès technologique non contrôlé peut mener à l'extinction de l'humanité. Et aujourd'hui, avec l'IA, ces trois craintes, ces trois griefs sont réunis, ce qui, historiquement, ne s'était encore jamais produit.

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Attention aux définitions floues

Par conséquent, pour Mauro Lubrano, il est évident que l'extrémisme anti-tech a désormais le potentiel de devenir un important déclencheur de violences politiques. "Toutes les conditions sont réunies", observe-t-il.

Mais il met également en garde contre une répression aveugle de ces courants. "Nous n'avons pas de représentation empirique du mouvement, et il existe donc un risque de créer une catégorie aux limites mal définies qui comprendrait des mouvements qui ne devraient pas être inclus dedans", précise-t-il.

Le spécialiste soutient que contrer efficacement cette tendance nécessite de dialoguer sérieusement avec les activistes non violents et de répondre à leurs préoccupations. A l'inverse, ignorer ou rejeter catégoriquement ces craintes pourrait alimenter les dynamiques de radicalisation.

Risque d'instrumentalisation

L'"extrémisme violent anti-tech" a d'ailleurs récemment fait son apparition au sein de l'administration américaine, par le biais notamment d'un rapport interne du Bureau new-yorkais de lutte anti-terrorisme relayé par la presse étasunienne, sans qu'il ne soit jamais précisément défini.

Et si l'expression n'apparaît pas – pour l'heure – dans les documents du FBI ou du ministère de la Sécurité intérieure, les spécialistes mettent en garde contre une instrumentalisation. Car il existe un risque réel que cette nouvelle catégorie serve à justifier une répression à large échelle, par exemple contre les mouvements écologistes.

Sujet radio: Katja Schaer

Texte web: Pierrik Jordan

En France, "ATR" incarne une lutte ultra-radicale mais non-violente

En France, le courant radical anti-tech est incarné depuis plusieurs années par le mouvement Anti-Tech Resistance (ATR), un collectif d'inspiration anarchiste fondé à Rennes en 2022, qui revendique une dimension internationale et qui a gagné en visibilité en 2025 à la suite de plusieurs coups d'éclat en début d'année.

Sur son site, le mouvement – qui se targue lui-même d'être "le plus radical de son époque" – définit le "système technologique" par "l'ensemble des bâtiments, infrastructures, usines et machines construits depuis la première révolution industrielle", dont toutes les composantes sont "interconnectées et contrôlées de manière centralisée". Selon lui, ce "système technique d'une complexité et d'une puissance inégalées, aux ramifications planétaires" menace de "stériliser la Terre".

Inspiré par Unabomber

Inspiré par le penseur technocritique radical Théodore Kaczynski, connu sous le pseudonyme de 'Unabomber' pour avoir envoyé, de 1978 à 1995, des colis piégés à diverses personnalités aux Etats-Unis, ATR prône toutefois la non-violence et ne cautionne pas ses actes terroristes.

Mais sa radicalité est très décriée par l'immense majorité des mouvements écologistes, y compris au sein de la gauche radicale. Le mouvement est notamment perçu comme réactionnaire, anti-science, validiste et aveugle aux inégalités sociales. Autant d'accusations que ses militantes et militants assument en grande partie, au nom de l'efficacité de leur combat.