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L'IA redistribue les rentes de l'industrie du logiciel - ZDNET

L'IA déplace la valeur dans l'industrie du logiciel. Ce n'est pas qu’une transformation technologique. C'est une transformation de modèles économiques.

Après la publication du billet sur le SaaS qui “devient trop cher pour être irremplaçable”, GreenSI a souhaité dans ce billet montrer que la transformation en cours, déclenchée ou accélérée par l’IA générative, est plus globale que le périmètre interne de la DSI.

Pour prendre un peu de hauteur, l’industrie informatique entre dans une phase de recomposition profonde.
Pour la DSI la différence majeure avec les périodes précédentes est que ce ne sont plus seulement les directions informatiques qui doivent évoluer. En effet, l’ensemble de l’écosystème, directions IT, éditeurs de logiciels, hébergeurs et sociétés de services, est simultanément en mutation. C’est ce qui complexifie les décisions actuelles et réduit les ROI et les fenêtres des projets. Pendant que les projets sont en cours, leur choix technique peut disparaître en six mois, le coût de la solution, souvent difficile à évaluer en production, peut, lui, doubler. Agilité, itération et méfiance envers les grands projets pluriannuels vont devenir de rigueur.

La remise en question des modèles économiques

L’éclairage de GreenSI, c’est aussi que durant vingt ans, quatre acteurs — le DSI, l'éditeur SaaS, l'hébergeur, l'ESN — se partageaient la valeur, selon des règles que personne ne discutait plus. Mais si, quand même un peu, les éditeurs qui abusaient parfois, stimulaient les DSI à se regrouper en association pour se défendre 😉
L'IA déplace la valeur de ces quatre acteurs, en même temps. Ce n'est pas qu’une transformation technologique. C'est une transformation de modèles économiques. Les rentes (heureusement globalement confortables) sont en cours de redistribution entre les acteurs.

Cette recomposition de la chaîne de valeur et le glissement des acteurs et de leurs compétences, dans un monde remodelé par l’IA, se voient dans les revues de presse :

  • McKinsey a déployé près de 12.000 agents IA en interne pour alléger ses équipes projet. Ces agents IA gèrent la création de présentations, les synthèses de documents, les benchmarks et la vérification des argumentaires. Les équipes terrain sont passées d'environ 14 personnes à des formats plus restreints de 2 à 7 collaborateurs.
  • En Australie depuis un an, Accenture a fusionné cinq unités en une nouvelle ligne « Reinvention Services » pour répondre aux enjeux de l’IA chez ses clients et surtout à une baisse de ses perspectives (backlog moins 7%). Conseil en stratégie (Consulting), marketing et expérience client (Song), Technologie et Opérations sont maintenant au sein d'une seule entité combinée. 
  • Microsoft a repris le contrôle de son moteur d'IA après l'avoir sous-traité à OpenAI pendant deux ans. Après avoir bâti tout Copilot sur le moteur d'OpenAI, Microsoft dévoile ses propres modèles et notamment ses propres agents. Sa rentabilité passe par l'internalisation. GreenSI a d’ailleurs écrit en juin un billet sur cette “remontada” 😉
  • Un DSI d'une grande organisation française me confiait la semaine dernière réfléchir à recréer un « département Engineering » — après avoir passé dix ans sans un seul développeur dans ses équipes. Il veut reprendre le développement en interne.

Les modèles économiques actuels sont remis en question par l’IA.

Chacun cherche à se repositionner “au bon endroit” sur la chaîne de valeur. Et on n'est qu’au début de ces ajustements. Ceux-ci vont amener encore plus d’instabilité dans les projets SI.

Pendant vingt ans, cette industrie a reposé sur un équilibre que personne ne songeait plus à questionner :

  • Le DSI achetait plutôt qu'il ne construisait.
  • L'éditeur vendait de la licence récurrente.
  • L'hébergeur louait de l'infrastructure au forfait.
  • L'ESN facturait des jours-homme pour intégrer le tout.

Chacun avait sa rente, sa place, sa courbe de croissance. Celle de l'industrie du logiciel, plus de 10 % par an depuis trente ans !

Le démontage méticuleux de l'IA générative

L'IA est en train de démonter méticuleusement cette construction, et partout en même temps.

C’est pour cela que le DSI ne peut plus juste raisonner sur son seul périmètre. A minima, il devait intégrer celui de la stratégie de son entreprise pour intégrer la refonte des processus de sa propre organisation. Mais maintenant il doit en plus intégrer la dynamique de tout l'écosystème. Et ce ne sera pas simple, bien sûr. Surtout que ses interlocuteurs n’ont pas toutes les cartes en main, mais ne lui diront pas 😉

L'IA déplace simultanément quatre piliers tenant le modèle économique global de cette industrie du logiciel :

  • Le coût de construction s'effondre, ce qui rouvre pour le DSI la question du make or buy qu'il croyait tranchée à jamais et le renvoie à une capacité d'ingénierie qu'il a passé trente ans à externaliser.
  • Le prix de location s'envole. Cela fragilise le modèle du SaaS au moment précis où il devient dominant, avec une inflation qui vient désormais moins des licences que des tokens et des couches d'IA imposées au renouvellement.
  • La consommation devient imprévisible. Cela transforme l'infrastructure en variable financière volatile et fait naître une nouvelle discipline : le FinOps de l'IA (après celle du Cloud).
  • L'intégration se banalise, et est transformée par les agents autonomes. Les ESN sont sans réponse évidente quand leur cœur de métier, "vendre du temps pour installer du progiciel", s’automatise, et cesse de créer de la valeur.

Le fil rouge de tout cela tient en une phrase : ce n'est pas une transformation technologique, c'est une transformation de modèles économiques.

Il faut en être conscient et le garder en tête au quotidien, dans ses projets, ses relations avec ses fournisseurs, mais aussi sa Direction Générale. Donc à tout moment nos certitudes économiques de management des systèmes d’information peuvent être remises en cause. La technologie n'est que le déclencheur. Ce qui bouge réellement, ce sont les rentes, les marges, les manières de facturer et de capter la valeur.

On le voit déjà outre-Atlantique, où les grands cabinets ne se demandent plus comment mieux conseiller, mais comment devenir des éditeurs de plateformes. De l'autre côté de la chaîne de valeur, les hyperscalers descendent vers l'implémentation. Le DSI est au milieu. Les prix basculent lentement du temps passé vers le résultat obtenu.

Chaque acteur cherche à ne pas être celui dont la valeur s'évapore. Chacun découvre que sa position d'hier est devenue son angle mort.

Les États-Unis ouvrent la voie, la France ne sera pas épargnée

En France, l'enjeu est plus aigu encore.

Parce que notre écosystème est particulièrement exposé sur trois de ces quatre piliers : 

  • des DSI françaises sont parmi les plus externalisées d'Europe,
  • leur dépendance au SaaS étranger, logiciel et plateformes, est quasi totale (>70%)
  • les ESN, dont le modèle du jour-homme est déjà en décroissance avant même d'avoir affronté cette vague. En 2025, pour la première fois, le marché intérieur a reculé de 1,8%. Et l'année de l'élection présidentielle, avec un poids élevé de la commande publique, ne va certainement pas arranger les choses.

De plus, la question de la souveraineté, souvent posée en termes géopolitiques, se rejoue ici en termes beaucoup plus concrets. Par exemple, qui construit, qui facture, qui contrôle la consommation, qui garde la capacité de dire non. On voudra rapidement des réponses avec un drapeau européen, à défaut d'être tricolore.

GreenSI va donc explorer cette grande recomposition dans les prochains billets. Le budget 2027 en main, il va falloir arbitrer dans un paysage dont les règles ont changé sans prévenir : 

  • Le DSI et le retour du build : quand l'équation "make or buy ?" s'inverse pour la première fois en vingt ans, et ce que cela suppose comme compétence d'ingénierie à reconstruire.
    Ce billet a déjà été publié début : Quand le SaaS devient trop cher pour être irremplaçable.
  • L'ESN et la mort du jour-homme : le modèle d'intégration qui se fissure. Quel peut être le territoire de valeur qui reste à ceux qui ne possèdent ni le modèle, ni la donnée, ni la plateforme ?
    Ce sera le prochain.
  • Le SaaS et l'inflation invisible : pourquoi le loyer du logiciel augmente deux fois plus vite que les prix ?
  • La tokenisation de l'infrastructure et de l'économie : la facture illisible de l'IA demande une discipline qui reste à inventer.

En attendant ces billets, restez à l'écoute des signaux autour de vous. Il y en a tous les jours !