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L'humour, une intelligence qui ne peut être artificielle

Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise

- Qu'est-ce qu'un canif ?

- Un petit fien !

Si ce court dialogue vous fait sourire, tant mieux ! L'humour a en effet un côté bénéfique. Il donne de la bonne énergie et détend l'atmosphère, il crée du lien et des souvenirs.

Mais l'humour a deux vertus supplémentaires. Il éclaire la manière dont nous raisonnons et nous permet donc de mieux le faire. De plus, il montre une chose qui nous distinguera pour toujours des machines. L'humour ne se programme pas et ne peut être téléchargé, il ne sera jamais artificiel.

Inventons ! Trompons-nous ! Rions !

De nombreuses formes de raisonnements existent et chaque moment de rire offre une belle occasion d'en comprendre les mécanismes profonds. Dans l'histoire ci-dessus par exemple, c'est un raisonnement analogique qui est mis en scène, et le dialogue nous en rappelle deux caractéristiques.

Un raisonnement analogique implique nécessairement non pas deux, mais quatre termes : il a une structure formelle de type A est à B comme C est à D. Le caniche est au canif, comme le chien au fien.

Un raisonnement analogique ne permet pas de conclure avec certitude. Si la blague fait rire ce n'est pas dû à une absence de logique, c'est parce que le chemin logique parcouru n'est pas celui qu'on attendait.

Erreur de calcul

Poursuivons avec ces dialogues.

Des amis rentrent d'une pêche en mer avec seulement trois poissons. − Avec le coût de la location du bateau, cela nous revient quand même à 200€ le poisson !, fait remarquer l'un. Une chance que l'on n'en ait pas pêché plus !, répond l'autre.

Un écrivain a achevé son dernier roman et cherche un titre accrocheur. Il en discute avec un ami qui l'interroge. − Parle-t-on de trompette dans ton livre ? Non. Et de tambour ? Non plus. Alors tu peux appeler ton livre "Sans tambour, ni trompette" !

L'histoire des pêcheurs nous fait sourire car le personnage se trompe. Il fait une erreur de calcul. C'est le cas classique du rire provoqué par une bévue, un lapsus ou une maladresse. Dans l'histoire de l'écrivain par contre, il n'y pas d'erreur de raisonnement. La logique suivie est inattaquable. Mais alors, pourquoi rit-on ?

L'histoire du cornu

Les deux histoires suivantes se différencient de la même manière.

Un enfant revient de l'école avec un 3/10 et un 4/10 pour ses leçons. − Tu voudrais peut-être que je te félicite ? Mais oui, répond-il, j'ai appris que 3/10 + 4/10 = 7/10 !

Un professeur accueille une nouvelle élève. − Comment t'appelles-tu ? Violette, sans P. Mais il n'y pas de P dans Violette ?? − C'est bien ce que je dis !

Dans la 3) l'enfant fait une erreur de raisonnement, il confond le plus de l'arithmétique et le et de la logique qui ne sont donc pas toujours des synonymes. Dans la 4) par contre, le raisonnement est valide. Mais alors, à nouveau, pourquoi rit-on ?

Les histoires 2) et 4) ont un autre point commun, elles traitent d'une absence, "sans tambour ni trompette" et "sans P". C'est l'occasion de pointer un biais cognitif très fréquent. Une absence de preuve n'est, en effet, pas une preuve de l'absence. Dans l'Antiquité, les Grecs en riaient déjà en racontant l'histoire du cornu : Vous avez ce que vous n'avez pas perdu. Or vous n'avez pas perdu de cornes. Donc vous avez des cornes !

La joie de raisonner

La libido sciendi est une expression latine signifiant littéralement "désir de savoir" ou "soif de connaissance". Elle désigne une pulsion fondamentale, une curiosité insatiable qui pousse l'être humain à comprendre le monde, souvent indépendamment de toute utilité pratique immédiate. Considérée longtemps par l'Église comme une vanité, voire comme une concupiscence, la libido sciendi fut réhabilitée au siècle des Lumières.

On devrait parler également – et séparément – de libido cogitandi lorsqu'il est question d'apprendre à argumenter ou à inventer.

Apprendre et raisonner sont en effet deux opérations de l'esprit bien distinctes. Il y a une joie qui consiste à se construire un savoir et une autre, celle que l'on éprouve à bien l'utiliser. Il nous faut d'une part apprendre le vrai, et d'autre part raisonner de manière valide.

Pour celui qui fait rire, la question de la vérité est sans objet. Tout est faux, fictif ou sans importance. Il ne reste alors que l'autre question, celle de la validité du raisonnement qui peut alors être isolée dans sa forme, indépendamment de tout contexte.

guillement

Le rire ne nous apprend rien sur le monde, mais il nous apprend beaucoup sur nous-mêmes.

Considérez par exemple les deux raisonnements suivants

Les artistes sont des créatifs. Parmi les créatifs, certains sont drôles. Donc il y a des artistes qui sont drôles.

Les chiens sont des animaux. Parmi les animaux certains ont des plumes. Donc il y a des chiens qui ont des plumes.

À première vue, le premier raisonnement semble plutôt correct et le second non. Or il est exactement le même ! Et il est bien sûr invalide. La différence entre les deux est la conclusion que l'on sait vraie dans le premier cas, et fausse dans le second.

Du pain et des jeux vidéo

Le rire ne nous apprend rien sur le monde, mais il nous apprend beaucoup sur nous-mêmes. Une histoire drôle peut utilement être repassée au ralenti. Le replay tue évidemment toute possibilité de faire rire une seconde fois, mais l'autopsie permet d'expliquer quand, comment et pourquoi le raisonnement a failli.

Dans son dernier livre N'être plus qu'un objet, le philosophe de l'IA Jean-Michel Besnier nous rappelle judicieusement que l'humour suppose un pouvoir de distanciation inaccessible aux machines et, en guise de conclusion, il nous invite à "rire avec et contre les objets". Son mot de la fin est donc un mot pour rire ! Il a tellement raison (1).

Apprendre à penser face à ChatGPT

L'enjeu de l'IA n'est en rien une "guerre des intelligences" qui opposerait l'humain à la machine. Cette expression n'a pas de sens. La guerre à mener est celle contre ceux qui veulent nous asservir à leurs machines, nous soumettre à leurs algorithmes et contrôler l'humanité en la transformant en un gigantesque théâtre de marionnettes sans fil dont ils tireraient paradoxalement les ficelles financières et idéologiques.

Ne plus rire, c'est faire le jeu de ceux qui ne croient plus en l'humain et rêvent de codifier l'humour avec des smileys insipides. Si nous les suivons sans réagir, si nous oublions l'humour qui fait notre différence, nous deviendrons alors les "guignols de l'info" dans le pire sens du terme, et nous mourrons tous. Nous mourrons d'ennui.

→ (1) N'être plus qu'un objet. La tentation d'oublier la vie (Éditions Hermann, 2025)


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