IRIS² : l'Europe veut réduire sa dépendance à Starlink
Face à la dépendance aux infrastructures américaines, l'Union européenne mise sur IRIS², sa propre constellation de satellites. Un projet stratégique qui devrait voir le jour en 2029 et qui diffère sur de nombreux points du système américain Starlink, comme l'explique dans Tout un monde Célestine Rabouam, chercheuse à GEODE, le centre de géopolitique de la datasphère.
L'épisode a marqué les esprits. Fin 2022, Elon Musk a temporairement coupé l'accès à Starlink – réseau de satellites qui permet d'accéder à Internet de n'importe quel point de la planète grâce à une petite antenne plate – à l'armée ukrainienne. L'Europe a alors brutalement pris conscience de sa vulnérabilité.
Cette dépendance à une entreprise privée américaine pour des communications stratégiques a accéléré un projet longtemps en gestation: IRIS² (Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite), la constellation européenne de satellites.
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Nombreuses différences
IRIS² est en quelque sorte un Starlink européen en voie de développement, confirme au micro de l'émission de la RTS Tout un monde Célestine Rabouam, docteure à l'Institut français de géopolitique et chercheuse à GEODE, le centre de géopolitique de la datasphère. Mais la comparaison s'arrête là: "Leur architecture technique et orbitale, mais aussi leurs modèles commerciaux et leurs logiques de gouvernance, sont très différents à plusieurs niveaux."
Contrairement à Starlink, opérationnel depuis fin 2020 et entièrement contrôlé par l'entreprise américaine SpaceX, IRIS² est tout d'abord porté par plusieurs acteurs publics et privés européens, avec une entrée en service prévue pour 2029-2030, note tout d'abord la spécialiste.
Ensuite, Starlink déploie une constellation massive de plus de 11'000 satellites en orbite basse (avec un objectif final de 40'000), tandis qu'IRIS² mise sur une approche multiorbitale plus modeste avec 348 satellites combinant orbites basse, moyenne et géostationnaire. "Les satellites en orbite moyenne et géostationnaires visent plutôt à assurer une continuité du service sur des zones beaucoup plus étendues. Les satellites en orbite basse viennent plutôt assurer des liaisons très rapides", explique la chercheuse.
Service public
Mais la grande différence réside dans la visée du projet. Alors que Starlink privilégie une approche commerciale massive – utilisé aussi par les compagnies aériennes, les médias, des particuliers isolés, ou encore les trafiquants de drogue pour leurs traversées de l'Atlantique –, IRIS² affiche d'abord une vocation de service public, "en priorisant les communications gouvernementales et militaires". Son objectif prioritaire: doter les gouvernements européens de capacités de télécommunication sécurisées, particulièrement en situation de crise.
Mais cette stratégie limitative n'affaiblit-elle pas le projet européen? Non, répond la chercheuse. "C'est plutôt cohérent avec l'ambition européenne de se défaire en partie de cette dépendance-là dans des situations de crise politique, militaire ou environnementale."
Vitesse moindre, mais couverture globale
Le consortium SpaceRise, chargé de déployer IRIS², réunit des acteurs majeurs comme SES-Hispasat et Eutelsat – qui sont par ailleurs concurrents sur le marché de l'Internet par satellite. "Donc forcément, ça va nécessiter une plus grosse coordination en interne pour que les intérêts privés aussi de ces acteurs ne viennent pas contrer l'objectif stratégique du projet en lui-même", souligne la chercheuse.
Une complexité qui explique d'ailleurs en partie les difficultés structurelles du secteur spatial européen: retards d'Ariane 6, problèmes de financement, concurrence interne. Des fragilités qui ont permis à SpaceX de prendre de l'avance.
Avec "seulement" 348 satellites face aux dizaines de milliers de Starlink, IRIS² pourra-t-il rivaliser? "L'ambition reste de fournir des services qui seront disponibles partout sur Terre", assure Célestine Rabouam. En revanche, la rapidité du service va effectivement être amoindrie par rapport à celle de Starlink. Mais la couverture globale restera possible grâce aux liaisons optiques inter-satellites, une technologie qui permet aux satellites de communiquer entre eux en orbite, conclut-elle.
Propos recueillis par Eric Guevara-Frey
Texte pour le web: Fabien Grenon