L'engouement pour la venue du pape Léon XIV, reflet d'un regain du catholicisme en France?
Le pape Léon XIV en visite en France du 25 au 28 septembre devrait rassembler quelque 600 000 fidèles à Paris, place de la Concorde, pour une messe géante. Cet enthousiasme est-il le signe d'une nouvelle dynamique du catholicisme en France ?
Céline Dion devrait réunir plus de 800 000 spectateurs pour ses 26 concerts parisiens. Il devrait suffire au pape Léon XIV de quatre jours de voyage en France pour faire plus. Déjà, 600 000 personnes se sont inscrites, rien que pour une seule messe en plein air dans la capitale. Initialement, 100 000 étaient prévues. Face à l’affluence, le diocèse de Paris a décidé de fermer les inscriptions et d’organiser une « zone de déport » mise en place, « place de l’Étoile et sur l’avenue de la Grande-Armée ».
Le souverain pontife devrait aussi faire le plein au Stade de France, où 80 000 jeunes de 17 à 35 ans sont attendus pour une veillée vendredi soir. Les places sont parties « en une heure », selon le diocèse de Paris. Le 27, à Lourdes, le sanctuaire a lui aussi atteint sa capacité maximale : 150 000 personnes sont inscrites pour la venue de Léon XIV.
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Une mobilisation digne des plus grandes stars planétaires, qui a de quoi étonner dans une France où le catholicisme, tant dans la croyance que dans la pratique, est en déclin depuis des décennies. L’effet pape joue évidemment à plein, la venue d’un souverain pontife reste un événement exceptionnel. Mais d'autres signaux vont dans le sens d'un regain de dynamisme.
Des baptêmes en forte hausse
À commencer par la forte augmentation des baptêmes. À Pâques 2026, 21 386 adolescents et adultes ont été baptisés, selon les données de la Conférence des évêques de France (CEF). Parmi eux, 13 234 adultes, soit 28% de plus qu’un an auparavant et plus de trois fois plus qu’en 2016. Plus de 8 000 adolescents ont également été baptisés, en hausse de 10% sur un an.
« Quand, en l’espace de cinq ou six ans, vous multipliez par trois le nombre de baptisés, ça n’est pas neutre », relève Philippe Portier, sociologue des religions et directeur d’études à l’École pratique des hautes études. D’autant, souligne-t-il, que le mouvement ne semble pour l’instant pas se tarir.
Une enquête menée début 2026 par la CEF auprès de 1 450 catéchumènes de 60 diocèses permet d’entrevoir certaines motivations. Parmi les éléments ayant contribué à déclencher leur démarche, 40% mentionnent une épreuve (deuil, maladie), environ un tiers une expérience spirituelle forte et 11% les influenceurs sur les réseaux sociaux. Les jeunes sont particulièrement représentés : les 18-25 ans constituent 42 % des baptisés adultes, devant les 26-40 ans.
Le parcours de Romane Morel, 23 ans, baptisée en 2024 dans le diocèse de Versailles, illustre ce passage d’un catholicisme hérité à un catholicisme choisi. « J’étais l’une des seules jeunes de ma paroisse, je suis arrivée en ne connaissant rien, même la messe était une autre langue pour moi », raconte-t-elle dans l'enquête de la CEF. Sans « aucun entourage chrétien », elle explique avoir commencé par se renseigner sur les réseaux sociaux.
Une progression loin de compenser l’effondrement des baptêmes
Mais il faut relativiser ces chiffres. « C’est un mouvement qui marque un engouement qu’il faut expliquer, mais dont on aurait tort d’exagérer l’importance numérique », prévient Philippe Portier. Il faut replacer ce que représentent quelque 20 000 baptêmes par rapport aux 650 000 personnes que compte une génération.
Surtout, leur progression est loin de compenser l’effondrement des baptêmes dans l’enfance. En 2000, environ 380 000 enfants âgés de 0 à 7 ans avaient été baptisés. En 2024, ils n’étaient plus que 150 000.
Trois Français sur quatre disent encore avoir été baptisés catholiques. Mais ce chiffre porte largement la trace des générations précédentes : si 91 % des 65 ans et plus sont baptisés, seuls 42 % des 18-24 ans le sont. Le catholicisme reste donc très présent dans les histoires familiales, mais sa transmission d’une génération à l’autre s’est nettement affaiblie.
La rupture avec la France catholique des années 1960 se lit également dans la pratique, si l'on en croit la même enquête Ifop. À l’époque, rappelle Philippe Portier, autour d’un tiers de la population assiste à la messe chaque dimanche. En 2025, ils ne sont plus que 5% à déclarer y aller tous les dimanches ou plus, et 26 % disent s’y rendre au moins quelques fois dans l’année.
Moins nombreux, plus visibles
Comment expliquer ces signaux en apparence contradictoires ? Au printemps déjà, plusieurs prêtres racontaient dans Le Monde leur étonnement d’avoir vu leurs églises se remplir pour le mercredi des Cendres ou le dimanche des Rameaux. « Il y a un regain dans une société qui est sécularisée », synthétise Philippe Portier.
« Le catholicisme redevient attractif en étant minoritaire », analysait de son côté Yann Raison du Cleuziou, professeur de science politique à l’université de Bordeaux et spécialiste du catholicisme français dans un entretien pour le média catholique La Vie. Dans les années 1970, alors que le catholicisme restait dominant, s’en détacher pouvait apparaître comme une forme d’émancipation. Aujourd’hui, dans une société largement sécularisée, la conversion peut au contraire devenir, pour certains, une manière de s’affirmer.
Philippe Portier pointe lui aussi cette dimension de contre-culture : « Autour de l’Église, on peut réaffirmer des valeurs qui sont des valeurs contre-culturelles, mais dans lesquelles on estime trouver une possibilité d’espérance que la société ne nous offre plus. »
Moins nombreux, certains catholiques sont aussi plus militants et davantage désireux d’affirmer leur identité. « Ils affirment d’autant plus leur identité qu’ils se sentent, dans la société actuelle marquée par les valeurs séculières, en situation de marginalité ou de minorité. Et pour compenser l’invisibilité que leur vaut cette situation de minorité, ils en rajoutent sur les stratégies de visibilisation : en participant par exemple de manière massive à une messe de Léon XIV, en chantant dans les rues, en allant en pèlerinage ou aux Journées mondiales de la jeunesse, explique Philippe Portier. C’est pour ces jeunes un moyen de se retrouver entre catholiques dans un monde qui l’est moins et d’affirmer leur appartenance. »
« Lorsque le séculier fléchit, le religieux revient »
Le sociologue insiste aussi sur la dimension collective de ces rassemblements. Dans une société plus individualisée, « l’Église catholique offre des possibilités de socialisation, de sociabilité chaude, effervescente. Ces moments effervescents sont des moments, pour les jeunes et les moins jeunes, de faire communauté, de retrouver une solidarité chaude qu’on n’a pas nécessairement dans la société contemporaine ».
À cela s’ajoute une recherche proprement spirituelle. « Ce n’est pas simplement un point de vue sociopolitique qui les porte », insiste le sociologue. Chez certains nouveaux baptisés, il voit aussi « l’idée que la transcendance est importante », le besoin d’une relation avec « l’invisible », avec Dieu. Un constat qui rejoint les résultats de l’enquête de la CEF, dans laquelle environ un tiers des catéchumènes interrogés disent avoir vécu une expérience spirituelle forte.
Mais pourquoi ce regain maintenant ? Philippe Portier l’inscrit dans un contexte plus large de « crise massive des différentes structures mentales et sociales qui caractérisaient l’époque antérieure ». Le progrès, la politique, l’économie ou la science ne sont plus porteurs des mêmes promesses. « Lorsque le séculier fléchit, le religieux revient », résume-t-il. « Pas dans les formes qui existaient auparavant », précise-t-il, mais davantage comme une recherche de sens, de communauté ou de soutien.
Et les foules attendues autour de Léon XIV ne se résument peut-être même pas à cette seule population catholique. Philippe Portier souligne que l’intérêt pour le pape peut également toucher des personnes se déclarant sans religion mais attirées par une forme de spiritualité, par certains rites voire par les prises de position de l’Église sur la paix, la solidarité, la pauvreté. Aux « catholiques d’identité », dit-il, peuvent ainsi se joindre des « sans-religion de spiritualité ».