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« L’enfant de la chaise vide » , l’ancien Recteur de l’académie de Nice rend hommage aux jeunes victimes de l’attentat de Nice

Une chaise vide, au troisième rang, près de la fenêtre. En cette rentrée de septembre 2016, dans une école de l’ouest niçois, le nom reste écrit sur l’étiquette du pupitre. Je m’arrête devant cette chaise, je regarde les autres enfants s’installer autour d’elle, et je comprends que la rentrée entière va se jouer là, dans cet espace vide et habité, où l’absence prend toute la place.

Le 14 juillet, vers vingt-deux heures trente, un camion fonce sur la foule, promenade des Anglais, pendant que les derniers bouquets du feu d’artifice retombent dans le ciel. La fureur dure quelques minutes, brutale et aveugle. Puis vient le silence, immense et terrible, celui d’une ville entière qui retient son souffle sur près de deux kilomètres de bitume. Ce silence habite les hôpitaux et les yeux des parents qui cherchent un enfant parmi les brancards.

Les jours après l’attentat des centaines de Niçois ont rendu hommage aux victimes de la tragédie.

Le bilan tombe, chiffre après chiffre, et chaque chiffre porte un visage. Quatre-vingt-six morts. Quinze enfants parmi eux, fauchés à quelques mètres de leurs parents, certains dans une poussette, d’autres tenant la main d’un frère ou d’une soeur. Quatre cent cinquante-huit blessés. Sept cents enfants suivis, dans les mois qui viennent, par les psychologues de l’hôpital pour enfants. Un quart des victimes indemnisées porte un âge d’écolier ou de collégien.

Emmanuel Ethis, désormais délégué interministérielle à l’éducation artistique et culturelle, était Recteur de l’académie de Nice le 14 juillet 2016.
Emmanuel Ethis, désormais délégué interministérielle à l’éducation artistique et culturelle, était Recteur de l’académie de Nice le 14 juillet 2016.
F. Fernandes

L’enfant de la chaise vide, au troisième rang, porte un prénom comme tous les enfants de sa classe, une histoire et un rire reconnaissable entre tous. Face à cette chaise, en septembre, je cherche des mots, et les mots se dérobent. Le vocabulaire administratif et les circulaires préparées pour la rentrée restent justes et pauvres devant un pupitre vide. La parole, ce matin-là, atteint sa limite.

Une institutrice a une idée simple. Elle distribue des feuilles et des couleurs, elle demande aux enfants de dessiner ce qu’ils veulent, ce jour de rentrée, avec une liberté entière. Les dessins, ce matin-là, disent ce que la langue peine à formuler. Un enfant dessine un feu d’artifice entier, fait d’étoiles et de couleurs, un ciel dégagé de toute menace. Un autre dessine une chaise, la même chaise vide, entourée de fleurs. Je regarde ces feuilles, alignées sur le mur du couloir, et je tiens la preuve concrète que le geste et la couleur portent une vérité que les phrases oublient parfois.

"Les mots trouvent leur limite devant certaines douleurs"

Cette rentrée m’apprend une chose que je porte, intacte et fondatrice, depuis ce matin de septembre. Les mots trouvent leur limite devant certaines douleurs, et l’éducation artistique commence exactement là, au bord de cette limite. Un enfant qui dessine sa peur la transforme en une forme qu’il peut regarder, une forme qu’il peut poser hors de lui. Le chant et le geste deviennent alors des langues secondes, aussi nécessaires que la première, pour dire ce que le vocabulaire ordinaire touche de loin.

La chaise du troisième rang change d’occupant, une année plus tard, comme toutes les chaises vides finissent par accueillir un autre enfant. Le nom sur l’ancienne étiquette, je le porte depuis, avec lui les quinze noms de tous les enfants de cette nuit de juillet. Je garde de cet été une conviction simple, celle qui continue de guider mon travail : un enfant que les mots ont quitté trouve un crayon et un geste, et c’est par ce chemin que l’école le retient du côté de la vie.

Emmanuel Ethis, Délégué interministériel à l’éducation artistique et culturelle, recteur de l’académie de Nice de 2015 à 2019.