taraskuzio.com

L’eau que l’on veut stocker à grands frais n’arrose qu’à la marge nos assiettes

A la Ferme de l’Envol, dans l’Essonne, nous récoltons d’habitude les premiers potimarrons à la mi-août. Cette année, fin juin, quatorze jours de canicule ont traversé nos champs. Les fleurs avortaient, les abeilles ne sortaient plus, les salades montaient en graines avant d’avoir grossi. Les animaux sauvages du plateau se réfugiaient dans nos parcelles plantées d’arbres, devenues une oasis. Nous, nous avons fini par ouvrir le réseau d’eau potable pour sauver une partie des légumes. Fin juillet, il n’y avait toujours pas une seule courge en formation dans nos champs.

Il faut mesurer ce que cela veut dire. Ce qui a grillé en juin, ce n’est pas la salade de l’été. C’est la soupe de l’hiver. Les légumes que les canicules frappent en premier sont ceux de l’hiver prochain, les courges, les choux, les poireaux, les pommes de terre de garde. L’agriculture est un métier de temps long, on sème en mai ce que vous mangerez en janvier. Vous le verrez sur les étals et sur les prix cet automne. Ce ne sera pas un échec des fermes. Ce sera le prix du réel.

Car cet été n’est pas un accident. Juin 2026 a été le mois de juin le plus chaud jamais mesuré en France, à 3,8 °C au-dessus des normales. En 2003, nous parlions d’une exception. L’exception est devenue la norme. Les projections scientifiques de l’Inrae (Institut national de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement) et de Météo-France annoncent des débits d’été des rivières en recul de 20 % à 40 % dans une France à +4 °C de réchauffement. Et l’agriculture pèse 58 % de l’eau réellement consommée dans le pays, celle qui s’évapore ou nourrit les plantes, et ne retourne jamais aux rivières, pour l’essentiel en été, quand elles sont au plus bas. L’eau d’été est en train de devenir le facteur limitant de notre alimentation.

La rustine d’aujourd’hui, le problème de demain

Face à cette réalité, le réflexe est compréhensible : stocker. Les agricultrices et les agriculteurs ont toujours stocké l’eau, et nous stockons nous-mêmes la pluie dans un bassin de 2 000 mètres cubes. Le stockage n’est pas le problème. Le problème est l’ordre du raisonnement, quand on stocke pour ne surtout rien changer.

Les mégabassines se remplissent l’hiver en pompant dans les nappes phréatiques. Or des hivers plus chauds rechargeront moins ces nappes et rendront leur remplissage de moins en moins certain, pendant que les pompages abaissent localement leur niveau, parfois de plus d’un mètre. Les scientifiques ont un mot pour désigner une infrastructure qui sécurise à court terme le système qu’elle condamne à long terme. Ils parlent de maladaptation. La Cour des Comptes le disait dès 2023, il faut planifier la baisse des prélèvements plutôt que la subir. La rustine d’aujourd’hui est le problème de demain.

Inverser l’ordre du raisonnement

La bonne question n’est donc pas de savoir combien de mètres cubes stocker, mais pour quoi les stocker. Regardons froidement où va l’eau. La première culture irriguée de France n’est pas un légume. C’est le maïs, avec 38 % des surfaces irriguées, quatre fois plus que l’ensemble de nos légumes frais, et ce maïs est destiné pour l’essentiel à nourrir des animaux. Plus de la moitié de la surface agricole française sert aujourd’hui à produire de l’alimentation animale. Autrement dit, l’eau que l’on veut stocker à grands frais n’arrose qu’à la marge vos assiettes. Irriguer pour nourrir les gens, mille fois oui. Puiser l’eau des étés qui brûlent pour des cultures destinées aux animaux, voilà le débat que la France évite soigneusement à chaque sécheresse. Ce n’est pas la faute des exploitants, qui cultivent ce que les filières et les aides rémunèrent. C’est un choix collectif qui ne dit pas son nom. Il est temps de le dire.

Notre ferme prouve qu’un autre ordre de raisonnement fonctionne. Les études initiales du site prévoyaient un besoin de 225 000 mètres cubes d’eau par an. Le choix d’un modèle en polyculture et élevage l’a ramené à 53 000 mètres cubes, divisé par quatre avant que le moindre bassin ne soit creusé. Le premier réservoir est le sol, qui, vivant, peu travaillé et couvert en permanence, boit les orages au lieu de les laisser ruisseler. Le deuxième est l’arbre, qui ombrage, casse le vent et freine l’évaporation, pendant que la France continue d’arracher ses haies. Le bassin ne vient qu’en troisième position. Le nôtre couvre 60 % de nos besoins et nous irrigue à l’eau de pluie de novembre à mai.

La diversité comme assurance

Et cela va plus vite qu’on ne le croit, à condition de respecter le tempo de chaque culture. Notre ferme a six ans. Cette année, ce qui nous sauve porte un nom : la diversité. Les courges perdues ne pèsent que 5 % de notre chiffre d’affaires, parce que nous cultivons des dizaines de légumes différents et qu’aucune canicule ne peut tout emporter à la fois. Chaque semaine, nous faisons notre météo de la ferme et nous réfléchissons à l’adaptation de nos cultures pour les saisons à venir. Le maraîchage diversifié a cette chance que la copie se rejoue chaque année. Pour les grandes cultures, l’adaptation est plus lourde, parce que changer de culture oblige à changer de matériel, de savoir-faire et de débouchés. C’est plus compliqué, mais ce n’est pas impossible. L’arboriculture, elle, plante pour trente ans et doit deviner aujourd’hui le climat que ses pommiers affronteront en 2050. Plus une culture engage de temps long, plus la réflexion doit commencer tôt. C’est-à-dire maintenant.

Alors, la prochaine fois que vous poserez une soupe de potimarron sur la table, un soir de novembre, souvenez-vous qu’elle est née un après-midi de juillet, dans un champ qui a eu, ou n’a pas eu, assez d’eau. Cette eau, nous pouvons l’enfermer dans des rustines dimensionnées pour l’agriculture d’hier. Nous pouvons aussi décider, enfin, que chaque mètre cube stocké et chaque euro public engagé répondront à une question simple : pour quelle assiette ? Les fermes savent faire, la nôtre a divisé sa soif par quatre en repensant ce qu’elle fait pousser. Ce qui manque n’est ni la technique ni le temps. C’est le courage de choisir.

BIO EXPRESS
Paul Charlent est entrepreneur et manager de transition, président de Fermcoop et partenaire fondateur de la Ferme de l’Envol (Essonne).

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Paul Charlent