L’année du poète. Pourquoi l'écrivain Johann Peter Hebel a joué un rôle dans la littérature alsacienne ?
11 mai 1947. Deux ans tout juste après la Seconde Guerre mondiale. Le Bade fait partie de la zone d’occupation française. Les autorités permettent une rare ouverture de la frontière germano-suisse, pour honorer… un poète. Phénomène qui paraîtrait aujourd’hui incongru !
Côté bâlois, c’est la ruée vers Lörrach. Un habitant sur cinq , raconte la chronique, se déplace pour d’intenses retrouvailles populaires. Une renaissance après les années noires du nazisme. L’aube de l’Europe sans frontières dans laquelle nous vivons aujourd’hui.
En 1947, une grande fête populaire a rassemblé Bâlois et Lörrachois autour du poète Johann Peter Hebel. Une première après la guerre, pour laquelle les autorités françaises de la zone d’occupation ont autorisé l’ouverture des frontières. Photo fournie par le Dreiländermuseum
Hiver 1924. Hasard ? Rainer Marie Rilke rencontre Lucien Herr , bibliothécaire et grand intellectuel né à Altkirch, dans une librairie parisienne. La scène est décrite dans un merveilleux petit livre de l’écrivain suisse Carl J. Burckhardt*. La discussion, enthousiaste et érudite, tourne autour de La Fontaine, le plus célèbre des fabulistes français, le poète des enfants et des classes populaires.
Lucien Herr, bibliothécaire et intellectuel français natif d’Altkirch : « Un petit frère allemand de La Fontaine »
Et voilà que l’Alsacien explique à Rilke qu’il connaît « un petit frère allemand de La Fontaine ». Rilke s’étonne… Herr l’éclaire. Ce petit frère de La Fontaine, cet écrivain qui ne s’adresse pas d’abord à une élite intellectuelle mais aux plus humbles, c’est Johann Peter Hebel. Né à Bâle le 10 mai 1760, décédé à Schwetzingen (Bade) le 22 septembre 1826. Il y a exactement 200 ans.
La Fondation Hebel de Bâle a, entre autres actions, financé une installation sonore près de la Peterskirche, où Johann Peter Hebel a été baptisé et où se trouve le buste du poète. L’installation s’appelle simplement : «Hebel spricht», et on peut y écouter divers textes et poèmes de l’écrivain et poète décédé il y a 200 ans. Photo Jean-Christophe Meyer
Et donc, en 2026, année Hebel, des manifestations très diverses, comme s’il en pleuvait, sont programmées entre Bâle et Karlsruhe, entre la Suisse et le Bade, pour célébrer la mémoire du poète. Lectures, concerts, installations, publications, expositions, excursions, etc. Cela donne une idée de l’impact qu’il a encore aujourd’hui… Chez nos voisins , à tout le moins.
Pédagogue et pasteur
Mais qui était Hebel ? Il a été pasteur, et a gravi les échelons de la hiérarchie jusqu’à être prélat de l’Église luthérienne dans le Bade ; à ce titre, il a également été nommé à la chambre haute du parlement du Bade, lors de sa création, en 1820.
Johann Peter Hebel a été pédagogue, et a dirigé le prestigieux Lyceum de Karlsruhe , celui-là même au sein duquel il a pu faire des études, lui, le pauvre orphelin. Avec ses Biblische Geschichten , ou Histoires bibliques, il a rédigé ce qu’on peut considérer comme un manuel – à l’intention de garçons de 10 à 14 ans. Il a été utilisé par les protestants… Et même par les catholiques !
Mais Hebel est avant tout connu comme écrivain. De langue allemande, certes. Mais, d’abord, comme poète qui a puisé dans ses racines et a écrit dans sa Mundart natale du Wiesental. Tout commence, pour lui, avec un recueil : ses Alemannische Gedichte ou «Poèmes alémaniques» ; la première édition, en 1803, contient 32 poèmes.
Génie hébélien selon Goethe
Ce n’est pas une nouveauté ; d’autres ont écrit et publié en dialecte avant lui. La différence, c’est le succès énorme que remporte le recueil, qui connaît plusieurs rééditions du vivant du poète – Goethe lui-même salue le génie hébélien. Même ceux qui n’y comprennent goutte apprécient, tel le libraire parisien évoqué plus haut : « Ça sonne comme du chinois, mais le rythme est magnifique, comme s’il était d’Homère. »
Pour les Alsaciens, bien sûr, les vers de Hebel ne sont pas du chinois. D’ailleurs, il a joué un rôle fondamental dans le développement de la littérature alsacienne… Mais c’est une autre histoire (à découvrir dans le deuxième volet de notre série) !
Hebel, lui, a connu d’autres succès, en allemand standard cette fois. On lui confie un almanach moribond, le Rheinländische Hausfreund ; il rédige donc des Kalendergeschichten , des «Histoires d’almanach», à partir de 1808. Il y en a près de 300.
Grâce aux éditions Pontcerq, Frédéric Metz a publié une nouvelle traduction de 70 des «Kalendergeschichten» ou «Histoires d’almanach» de Johann Peter Hebel. Photo fournie
Walter Benjamin, philosophe « L’un des plus purs joyaux de la prose allemande »
Là encore, c’est une littérature populaire, des récits courts et accessibles, admirablement construits, pour instruire en divertissant, éclairer et élever le peuple. Le philosophe Walter Benjamin les considère comme « l’un des plus purs joyaux de la prose allemande ».
Au fil des décennies, les auteurs les plus variés ont considéré Hebel comme un immense écrivain, de Brecht à Heidegger, en passant par Franz Kafka ou Kurt Tucholsky. Elias Canetti disait de lui : « Il possède ce don qu’on souhaite qu’un enseignant possède : il rend ce dont il parle visible et il parle à chacun. »
Donnons la parole au poète badois Markus Manfred Jung : « Hebel était un héritier des Lumières. Les nazis, au XX e siècle, ont essayé de le récupérer… Impossible. Il n’y a pas une once de racisme, d’antisémitisme chez lui. C’était un pacifiste, pas un va-t-en-guerre. Sa Weltanschauung est humaniste, toujours à l’écoute des besoins des gens. » Et puis ses récits sont pleins d’humour : « Hebel a une tendresse pour ces Schlitzohre/vauriens qui, grâce à leur vivacité d’esprit, arrivent à s’en sortir. »
Une histoire d’almanach
L’histoire préférée de Jung, c’est Die Ohrfeige /La gifle. C’est aussi la plus courte. Elle est parue dans l’almanach de 1819 et compte une vingtaine de mots. La voici en français. Un garçonnet se plaint à sa mère : « Papa m’a donné une gifle. » Le père les rejoint sur ces entrefaites et lance : « Te voilà encore en train de mentir ? En veux-tu une autre ? »
La première traduction française des «Alemannische Gedichte» de Hebel date de 1853. Photo archives particulières
Félix Bovet, préfacier de la première traduction française des «Poèmes alémaniques», en 1853, rapprochait déjà Hebel de La Fontaine et écrivait qu’ils avaient « le même amour passionné de la nature, le même génie d’observation et la même bienveillance indulgente envers les hommes ». «Wohlwollend» (bienveillant) : c’est exactement le même terme qu’emploie Sebastian Mattmüller, qui préside aujourd’hui la fondation Hebel, à Bâle, pour définir le poète, un siècle et demi plus tard !
* Carl J. Burckhardt, Ein Vormittag beim Buchhandler. L’auteur, d’origine bâloise, s’est vu décerner le Hebelpreis en 1959.