L'animal au secours de l'homme et de ses pulsions sadiques
Une opinion de Pascale Seys, philosophe
Ouvrir un journal, faire défiler les fils d'actualité ou parcourir les rapports accablants sur les théâtres de guerre contemporains nous confronte au sinistre inventaire d'un désastre moral. Qu'il s'agisse de la fureur des armées qui broient sans retenue des populations civiles ou des faits divers qui saturent notre quotidien, tout tend à nous désespérer de la bonté humaine. Face à cette accumulation de vies brisées, une évidence s'impose : l'homme moderne n'a rien perdu de sa capacité à jouir du malheur d'autrui. Un concept précis désigne d'ailleurs cette disposition particulière : la "Schadenfreude".
Les tyrans vivent et meurent seuls, les poètes jamaisPour comprendre cette pulsion sadique, privilège morbide de l'homme auquel échappent les animaux, deux cauchemars majeurs de la littérature du XIXe siècle nous tendent des clés : la jument agonisante dans Crime et Châtiment (1866) de Dostoïevski et le crapaud martyrisé dans un poème de Victor Hugo. Ces deux textes, qui dissèquent la monstruosité ordinaire, résonnent avec notre actualité tant ils posent la question qui hante toute l'anthropologie philosophique : pourquoi l'homme tire-t-il une jouissance de la souffrance de plus faible que lui ? Et, surtout, une fois le sang versé, où trouver la lumière ? Si Dostoïevski et Hugo mettent à nu la mécanique du crime, c'est dans l'ultime chef-d'œuvre de Léon Tolstoï, Résurrection (1899), qu'il faut chercher la clé d'une rédemption par le haut, c'est-à-dire un engagement total dans la chair du monde.
Le laboratoire de la cruauté ordinaire
Le cauchemar de Raskolnikov plonge le personnage de Dostoïevski devant une taverne de Saint-Pétersbourg où Mikolka, un paysan violent et ivre, prétend que sa vieille jument peut transporter tout le monde au galop dans sa charrette. Or, le défi est insensé pour le vieil animal épuisé. Le fouet claque, la perche s'abat, et Mikolka achève rageusement la jument à coups de barre de fer en vociférant : "C'est mon bien !".
Ce qui terrifie dans ce récit, ce n'est pas seulement la violence de Mikolka, c'est l'adhésion de la foule. On rit, on encourage, on monte dans la charrette pour peser plus lourd sur l'animal, qui devient le misérable exutoire de chacun, complice de mise à mort. En criant "C'est mon bien !", Mikolka revendique son droit de propriétaire de détruire ce qui lui appartient par frustration, pour prouver qu'il existe.
guillementRessusciter au quotidien est un apprentissage de la volonté qui consiste à voir dans le criminel, dans la prostituée, dans le destin de tous les opprimés, des frères en humanité.
Le rire complice de la foule chez Dostoïevski résonne avec celui des enfants d'un poème de Victor Hugo. Dans Le Crapaud (1859), extrait de La Légende des siècles, le poète présente un être "hideux, chétif, immonde", qui ne demande qu'à vivre sous le soleil couchant. Passent alors quatre écoliers, "quatre beaux enfants" aux visages d'anges, qui portent en eux le génie de la destruction. Sans raison, par jeu, par ennui, ils se mettent à torturer le crapaud : "Puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal !". Ils lui crèvent un œil, lui coupent une patte, le soumettent à un kaléidoscope de supplices gratuits sous le regard indifférent d'un prêtre, qui l'écrase du talon, et d'une dame élégante qui lui crève l'autre œil de son ombrelle. L'enfant, chez n'est pas innocent : il est l'apprenti du sadisme humain, qui s'exerce à la domination du plus vulnérable.
Défendre la culture, armer l'avenirDans ces deux récits, l'animal incarne l'altérité absolue. Parce qu'il ne peut pas nommer sa douleur, ni opposer une parole à la force brute, il est la toile vierge et innocente sur laquelle l'homme projette son impuissance et sa frustration. Battre la jument à mort ou écraser le crapaud est pour l'homme une tentative désespérée de s'extraire de sa condition en endossant le costume du bourreau, pour s'assurer de gagner la partie.
Le réveil de la pitié
Au fond de cette nuit éthique cependant, le salut viendra, chez d'un lieu inattendu. Alors que les enfants s'apprêtent à achever le crapaud en lui écrasant la tête avec une lourde pierre, un âne passe, vieux, boiteux, pliant sous le poids d'un lourd fardeau. L'animal, habitué aux coups, avise de loin le crapaud agonisant et, pour ne pas l'écraser, dévie sa course au prix d'un effort surhumain. C'est l'animal faible qui, par son refus de nuire au faible, enseigne l'humanité à l'homme fort.
Nul secours du dehors dans le cauchemar de Raskolnikov. Le petit garçon brise le cercle de la foule, embrasse le museau sanglant de la jument morte. La pitié déchire son cœur à jamais, mais le drame de Raskolnikov, c'est qu'il n'écoutera pas les leçons de son rêve.
Quand le soleil de la culture est basPour comprendre comment l'homme sadique ou corrompu peut véritablement renaître, il faut ouvrir Résurrection (1899), le dernier grand roman de Léon Tolstoï qui raconte le destin du prince Dmitri Ivanovich Nekhlioudov. Certes, cet homme bien né n'a pas tué à coups de hache, mais son sadisme est plus subtil, plus aristocratique, et donc plus terrible : sa cruauté s'enracine dans son indifférence sociale, dans l'égoïsme qui nous fait fermer les yeux sur les rapports de force qui détruisent notre commune humanité.
Réparer le monde
Des années plus tôt, le prince a séduit et abandonné une jeune servante, la condamnant à la déchéance, à la prostitution et, finalement, au tribunal, où elle est accusée à tort d'un empoisonnement. Juré lors de ce procès, Nekhlioudov reconnaît Katioucha dans le box des accusés, et s'éveille à la conscience de son propre crime : il a détruit une vie pour son simple plaisir ; il a été le Mikolka de Katioucha ; il a été l'écolier écrasant le crapaud sous le poids des conventions sociales.
Nekhlioudov ne cherche pas à se faire pardonner, mais il cherche par quels moyens réparer le monde qu'il a brisé. Il décide alors de tout abandonner, sa fortune, son rang, ses privilèges, pour suivre Katioucha au bagne en Sibérie et l'accompagner dans sa peine.
Écrire, c'est agirCe que Tolstoï montre, c'est que la véritable résurrection n'a rien d'une croyance en l'après-vie, mais qu'il s'agit d'un travail quotidien de la volonté contre l'égoïsme. Ressusciter au quotidien est un apprentissage de la volonté qui consiste à voir dans le criminel, dans la prostituée, dans le destin de tous les opprimés, des frères en humanité. Ressusciter commence lorsque, comme l'âne de Victor nous acceptons de faire un "pas de côté" pour rompre le cycle de la violence.
Le psychiatre viennois Viktor Frankl (1905-1997), qui a traversé l'enfer du non-sens sadique à Auschwitz, termine le livre qu'il consacre à cette traversée du pire en appelant à notre vigilance : "Depuis Auschwitz, nous savons ce dont l'homme est capable. Et depuis Hiroshima, nous connaissons l'enjeu". L'enjeu, c'est nous.
→ Pascale Seys présentera "Vivantes" le 13/10 au Centre culturel d'Uccle avec la poétesse Laurence Vielle, la compositrice Alice Hebborn et la pianiste Nao Momitani dans le cadre d'une soirée consacrée à la santé mentale des jeunes, organisée par le Centre Epsylon. Entrée gratuite sur réservation www.ccu.be, 02/374.64.84
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.