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L’activité physique, ce véritable médicament vraiment pas assez prescrit

Hippocrate écrivait quatre siècles avant notre ère : "la marche est le meilleur médicament de l’homme" (1). Le médecin grec Galien, moins de deux siècles après Jésus-Christ, profond admirateur d’Hippocrate, avait repris ses théories sur l’activité physique, en proposant de la lister parmi les six déterminants majeurs de la santé, qui restent d’ailleurs d’actualité : "l’environnement, le sommeil, l’alimentation, l’humeur, et l’exercice" (2). Tant Hippocrate que Galien étaient de fervents promoteurs d’une modération des entrées (alimentation) et des sorties (exercice physique) en termes d’énergie pour nos organismes. Ainsi Galien n’encourageait pas les activités intenses des athlètes de haut niveau jugeant "que leurs exercices dépassaient la modération". Mais tout au long des âges, l’exercice physique va être considéré comme favorable à la santé.

C’est au cours du XXe siècle que les connaissances scientifiques vont s’accumuler et reconnaître les bienfaits de l’exercice physique contre le diabète, les maladies cardiovasculaires et de nombreuses autres maladies. Ainsi, dans les années 1950, une étude épidémiologique fera date en démontrant que les contrôleurs de bus, plus souvent debout que leurs collègues conducteurs, avaient moins souvent qu’eux des maladies cardiovasculaires (3). Vingt ans plus tard, un important travail a cherché à suivre des étudiants pendant plusieurs années et permis de suggérer que l’activité physique régulière pourrait réduire les risques de maladies chroniques, notamment cardiovasculaires, et même allonger l’espérance de vie (4). Aujourd’hui les recommandations officielles du corps médical préconisent une activité physique modérée pendant au moins vingt minutes par jour couplée, au moins deux fois par semaine pendant une dizaine de minutes, à des séquences d’activités de plus haute intensité (montées d’escaliers, course à pied…).

Jusque dans les années 1980, il était de bon ton de plutôt préconiser du repos aux patients atteints de cancers. Les médecins craignaient à l’époque que l’activité physique et le sport ne fatiguent leurs patients voire exacerbent leurs symptômes. Or depuis, des preuves scientifiques se sont accumulées pour soutenir le contraire. L’activité physique, non seulement réduit le risque de survenue de nombreux cancers (notamment les cancers du côlon, du sein, de l’utérus, de la prostate, de la vessie, de l’œsophage, du rein et du foie), mais augmente la survie des patients et améliore même leur qualité de vie. Ainsi, une cohorte de plus de 700 000 vétérans de l’armée américaine a montré que l’on prolonge son espérance de vie en adoptant huit comportements favorables à la santé dès l’âge de 40 ans. Il s’agit d’avoir une activité physique régulière, adopter une alimentation saine, arrêter de fumer, ne pas boire d’alcool en excès, éviter les drogues illicites, gérer son stress, protéger son sommeil, et entretenir des liens sociaux.

Les hommes qui cochaient ces huit cases vivaient en moyenne 24 ans de plus que ceux qui n’en cochaient aucune (et 21 ans chez les femmes). Parmi ces huit comportements favorables à la santé, l’activité physique régulière avait le plus fort impact, conduisant à préconiser vingt minutes quotidiennes d’exercice modéré ou 10 minutes d’exercice plus intense (5). On se rapproche des théories de Galien… formulées il y a près de 2000 ans ! Mais ce qui a constitué un véritable tournant pour démontrer scientifiquement le rôle thérapeutique de l’activité physique, a été la publication d’un essai randomisé conduit entre 2009 et 2024 incluant près de 900 patients ayant eu un diagnostic de cancer du côlon traité par la chirurgie et complété par la chimiothérapie (6). Durant trois ans, la moitié des patients se sont vus proposer un programme structuré d’activité physique tandis que l’autre moitié bénéficiait des soins habituels, sans promotion particulière de leur activité physique. Après huit ans de suivi, les patients actifs ont connu moins de récidives de leur cancer et ont survécu significativement plus longtemps.

Un véritable "médicament" ?

Depuis le milieu des années 1960, les critères exigés pour l’homologation des médicaments sont devenus très stricts. Les agences de sécurité sanitaire en charge des produits de santé comme la FDA aux Etats-Unis ou l’Emea en Europe, responsables de l’octroi et du suivi de l’autorisation de mise sur le marché des vaccins et des médicaments exigent des essais randomisés contre placebo pour l’homologation de ces produits. Ces essais comparent, par tirage au sort de patients volontaires, un nouveau médicament contre un placebo. Ainsi un médicament ne peut être prescrit que s’il a franchi la barre exigeante de ces essais randomisés. Un fabricant de médicaments ne peut pas se contenter de rapporter une série de patients observés pendant plusieurs mois ou années, car on redoute toujours que des biais aient pu favoriser l’hypothèse de leur efficacité. Les scientifiques sont restés sceptiques quant aux bénéfices allégués à l’activité physique lorsqu’ils ne reposaient que sur de simples observations sans randomisation. Ils suspectaient en effet que ceux qui pratiquaient une activité physique jusqu’à un âge avancé étaient a priori déjà en bonne santé, par ailleurs plus souvent issus de milieux favorisés et instruits que les personnes plus sédentaires. Pour prétendre que l’activité physique est un véritable "médicament" prévenant ou traitant des maladies, il a donc été nécessaire de s’appuyer sur des résultats d’essais randomisés rigoureusement menés. Passons en revue les preuves accumulées aujourd’hui dans ce domaine.

Plusieurs centaines d’essais randomisés incluant plusieurs dizaines de milliers de participants ont été conduits pour investiguer les effets de l’activité physique sur l’hypertension artérielle. Ils ont montré de manière consistante et répétée une réduction de la tension artérielle chez ceux pratiquant vingt minutes quotidiennes d’activité physique modérée. En plus de prévenir et traiter l’hypertension artérielle, l’activité physique agit aussi contre l’infarctus du myocarde, le plus grand tueur en France et en Europe. Ainsi, 85 essais randomisés ont été réalisés et publiés, incluant plus de 20 000 patients atteints de maladies coronariennes et suivis pendant au moins un an. Les patients, à qui l’on proposait de pratiquer une activité physique régulière dans le cadre d’un programme de réadaptation après un infarctus du myocarde, faisaient moins souvent de récidives de leur infarctus et leur mortalité cardiovasculaire était plus faible que ceux du groupe sans promotion de leur activité physique (7).

De plus, de très nombreux essais randomisés ont clairement démontré l’efficacité de l’activité physique dans la prévention du diabète de type 2, en abaissant les chiffres de la glycémie à jeun et l’hémoglobine glyquée, deux marqueurs majeurs de cette maladie. Pour voir si au-delà de la prévention du risque de diabète, l’activité physique pouvait aussi être prescrite comme un médicament du traitement du diabète à part entière, des chercheurs ont conduit un essai randomisé sur une centaine de patients adultes diagnostiqués et traités pour un diabète connu depuis moins de dix ans. L’essai visait à comparer un groupe de patients chez lesquels, outre leur traitement habituel, il était proposé des séances d’activité physique supervisées combinant des exercices modérés et des exercices plus intenses à un groupe bénéficiant de leur seul traitement habituel. Après un an de suivi, plus de la moitié des patients diabétiques inclus dans le groupe actif ne nécessitaient plus aucun traitement contre leur diabète, suggérant qu’il s’agit bien d’une maladie réversible grâce à l’exercice physique, en en faisant un véritable traitement préventif et curatif du diabète (8).

Alzheimer, dépression et essouflement

Même chose pour les maladies neurologiques et la santé mentale en général. De nombreuses études suggèrent que l’exercice physique améliore les performances cognitives à tout âge, probablement par un mécanisme anti-inflammatoire au niveau cérébral. Mais dans la maladie d’Alzheimer et les démences séniles apparentées, on dispose désormais d’essais randomisés démontrant avec le plus haut niveau de preuves scientifiques disponibles qu’un exercice physique modéré à intense permet de réduire le risque de survenue jusqu’à 45 %, ce qui représente aujourd’hui le meilleur traitement préventif connu contre cette maladie fréquente et invalidante (9, 10). Dans un autre domaine, celui de la prévention et du traitement de l’anxiété et de la dépression de l’adulte, on dispose de plus de deux cents essais randomisés ayant inclus près de 15 000 patients qui démontrent une grande efficacité de l’activité physique, à tel point que les sociétés savantes estiment que ce serait une faute professionnelle de la part des psychiatres et des psychologues de ne pas proposer systématiquement à leurs patients concernés un programme associant l’activité physique aux antidépresseurs et à la psychothérapie (11).

Et pour ce qui est des maladies de l’appareil respiratoire, ce sont à nouveau, les résultats de nombreux essais randomisés (il en a été publié plus de 65) ayant inclus près de 4 000 patients, qui ont permis de démontrer l’efficacité de l’exercice à réduire les symptômes d’essoufflement et de fatigue chez les patients souffrant de maladies chroniques de l’appareil respiratoire. L’activité physique améliore notablement chez ces patients leurs fonctions émotionnelles et leur sentiment de contrôle de leur propre maladie. Ici aussi des mécanismes anti-inflammatoires sont évoqués pour expliquer les bénéfices de l’exercice sur la fonction respiratoire (12).

En conclusion, si de tout temps l’activité physique a été considérée par le corps médical comme bénéfique pour la santé, ce n’est que récemment que l’on a pu démontrer avec de très hauts niveaux de preuves scientifiques que son efficacité légitimait que les médecins en fassent un véritable allié préventif et thérapeutique contre de très nombreuses maladies. Parmi les mécanismes évoqués pour expliquer l’efficacité clinique de l’exercice, citons la perte de poids, l’impact sur la sensibilité à l’insuline qui agit contre le diabète, sur l’hormone de croissance qui agit sur la croissance musculaire et osseuse, sur le cortisol qui agit sur l’inflammation mais aussi la glycémie et la pression artérielle, et enfin sur les hormones sexuelles. A propos de ces dernières, l’exercice physique peut en effet retarder les conséquences de la ménopause chez la femme et de la baisse avec l’âge de la testostérone chez l’homme, tant sur le plan cardiovasculaire, métabolique qu’osseux. Les effets anti-inflammatoires de l’activité physique, évoqués plus haut, sont mieux élucidés aujourd’hui. Ce rôle anti-inflammatoire semble majeur dans l’explication des bénéfices multiples de l’exercice sur la santé. On a donc bien affaire avec l’activité physique à l’un de nos meilleurs médicaments (13).

De l'urgence de piétonniser

On parle ici d’exercices réguliers d’intensité modérée, comme la marche à bonne allure durant une vingtaine de minutes par jour, complétée de quelques séquences d’exercices plus intenses, au moins deux fois par semaine, comme la montée des escaliers, le port de charges comme ses courses ou ses valises, ou encore la pratique régulière de squats, ce sont des exercices de renforcements musculaires fessiers et des cuisses qui consistent à se lever sans appui de sa chaise dix à vingt fois par jour. En réalité, il n’existe pas d’autres médicaments aussi efficaces, bien tolérés et bon marché que l’activité physique. Elle prévient et traite un très grand nombre de maladies, sans oublier ses effets bénéfiques pour prévenir les chutes chez les personnes âgées ou encore améliorer la qualité du sommeil. Nul doute que l’on n’a pas terminé de découvrir de nouveaux bénéfices de l’activité physique, tant pour la qualité que la durée de nos vies.

Il appartient aux politiques publiques de davantage promouvoir et mettre en œuvre une activité physique régulière pour tous, en ciblant en particulier les segments les plus défavorisés et moins instruits de la population qui en sont le plus privés. Il est urgent de mieux sécuriser nos espaces piétonniers, de faire mieux respecter l’interdiction des véhicules sur les trottoirs, dans les parcs, au bord des fleuves, des lacs et des plans d’eau, de promouvoir la présence de voies cyclistes dédiées, d’encourager davantage les sports individuels et collectifs. Les écoles devraient plus souvent proposer leurs enseignements en position debout, et les lieux de travail tenir des réunions debout, offrir des bureaux assis-debout, planifier des moments de détentes plus actifs et mobiles, d’inciter – sans moralisme excessif - à monter les escaliers plutôt qu’emprunter les ascenseurs ou les escalators. Les messages de promotion de la santé devraient davantage se focaliser sur la marche, le vélo, et inciter la population à privilégier les mobilités douces et les transports publics, bons pour la santé et l’empreinte carbone de la planète. Comme le dit la professeure I-Min Lee, une collègue de l’école de médecine américaine de Harvard : "Si vous ne pratiquez aucune activité physique, eh bien pratiquez en un petit peu et si vous en pratiquez déjà un petit peu, eh bien, pratiquez-en un peu plus !"

Références :

1.Adams, F.The Genuine Works of Hippocrates. William Wood and Company, 1891

2. Berryman, J.W. Motion and rest: Galen on exercise and health. Lancet. 2012; 380:210-211

3. Morris JN, Heady JA, Raffle PA, Roberts CG, Parks JW. Coronary heart-disease and physical activity of work. Lancet. 1953 Nov 21;262(6795):1053-1057. doi: 10.1016/s0140-6736(53)90665-5. PMID: 13110049.

4. Paffenbarger, Jr., R.S. ∙ Brand, R.J. ∙ Sholtz, R.I. et coll. Energy expenditure, cigarette smoking, and blood pressure level as related to death from specific diseases. Am. J. Epidemiol. 1978; 108:12-18.

5. Nguyen, X.T. ∙ Li, Y. ∙ Wang, D.D. et coll. Impact of 8 lifestyle factors on mortality and life expectancy among United States veterans: The Million Veteran Program. Am. J. Clin. Nutr. 2024; 119:127-135.

6. Courneya, K.S. ∙ Vardy, J.L. ∙ O'Callaghan, C.J. et coll. Structured exercise after adjuvant chemotherapy for colon cancer. N. Engl. J. Med. 2025; 393:13-25

7. Dibben, G.O. ∙ Faulkner, J. ∙ Oldridge, N. et coll. Exercise-based cardiac rehabilitation for coronary heart disease: a meta-analysis. Eur. Heart J. 2023; 44:452-469.

8. Johansen, M.Y. ∙ MacDonald, C.S. ∙ Hansen, K.B. et coll. Effect of an intensive lifestyle intervention on glycemic control in patients with type 2 diabetes: a randomized clinical trial. JAMA. 2017; 318:637-646.

9. Hoffmann, K. ∙ Sobol, N.A. ∙ Frederiksen, K.S. et coll. Moderate-to-high intensity physical exercise in patients with Alzheimer's disease: a randomized controlled trial. J. Alzheimers Dis. 2016; 50:443-453.

10. Hamer, M. ∙ Chida, Y. Physical activity and risk of neurodegenerative disease: a systematic review of prospective evidence. Psychol. Med. 2009; 39:3-11.

11. Noetel M, Sanders T, Gallardo-Gómez D, Taylor P, et coll. Effect of exercise for depression: systematic review and network meta-analysis of randomised controlled trials. BMJ. 2024 Feb 14;384:e075847. doi: 10.1136/bmj-2023-075847. Erratum in: BMJ. 2024 May 28;385:q1024. doi: 10.1136/bmj.q1024. PMID: 38355154; PMCID: PMC10870815.

12. McCarthy, B. ∙ Casey, D. ∙ Devane, D. et coll. Pulmonary rehabilitation for chronic obstructive pulmonary disease. Cochrane Database Syst. Rev. 2015; 2015, CD003793.

  1. Febbraio MA, Pedersen BK. Exercise as a therapeutic intervention for long-lasting and chronic diseases. Cell Metab. 2026 May 5;38(5):844-862. doi: 10.1016/j.cmet.2026.02.017. Epub 2026 Mar 23. PMID: 41875883.

*Pr Antoine Flahault, Université Paris Cité, Inserm UMR 1137, Hôpital Bichat - Claude Bernard