Karine Giebel, surnommée la reine du polar : "Je crois que l’encre de ma plume est noire et je ne peux pas lutter contre"
Invitée d’honneur, aux côtés de Daniel Picouly, de la 5e édition du Salon "La Grande-Motte se livre", la reine du polar noir Karine Giebel dévoilera en exclusivité son nouveau roman Dans la terre froide, lors de ce week-end littéraire des 17 et 18 octobre au Palais des congrès.
Votre venue marque un double tournant pour le salon : vous êtes la première femme à en être l’invitée d’honneur, et vous y faites entrer le roman noir par la grande porte. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Je ne savais pas que j’étais la première femme invitée d’honneur de l’histoire du salon, mais je suis très contente d’en être la marraine justement en tant qu’auteure de polars et de thrillers. Jusqu’à récemment, j’étais exclusivement l’invitée d’honneur de salons axés sur le polar, et être honorée par des salons de littérature générale, cela me fait vraiment plaisir. Cela montre qu’on commence à comprendre l’importance du polar, du roman noir ou du thriller, suivant le terme qu’on veut employer.
Personnellement, je me suis toujours considérée comme une romancière, au-delà du fait que mes livres aient été, dès le départ, étiquetés polar. Et cette étiquette, qui d’ailleurs ne me dérange pas plus que ça, est restée. Même si certains de mes textes ne sont pas du polar. Mais on m’a mis dans ce rayon-là et je ne m’y sens pas trop mal. Le polar est un genre qui n’est pas nombriliste, qui parle de la société et des différentes facettes de l’être humain, et je trouve ça intéressant. De toute façon, cette étiquette ne m’empêche pas d’écrire ce que je veux…
Le public de La Grande-Motte a le privilège de découvrir en avant-première nationale votre prochain roman, Dans la terre froide, qui sort le 5 novembre prochain. Pourquoi La Grande-Motte pour ce lancement exclusif ?
Figurez-vous que quand j’ai accepté d’aller à La Grande-Motte, je ne savais pas au départ que j’aurai cette exclusivité. C’est mon éditeur qui l’a souhaitée. Dans les librairies, on n’a pas le droit de faire des avant-premières pour des questions de concurrence, mais c’est autorisé dans les salons. Généralement, les lecteurs en sont ravis. J’espère juste que les gens de la région qui auront Dans la terre froide entre les mains ne s’épancheront pas trop sur les réseaux sociaux en attendant la sortie, car mon but est quand même de garder un peu le mystère, le secret autour de ce livre, de ne pas trop révéler son contenu. Je suis toujours très angoissée avant une sortie.
Effectivement, Dans la terre froide est très attendu. On parle d’un roman bouleversant qui met les nerfs du lecteur à rude épreuve. Si vous deviez décrire son atmosphère en trois mots, quels seraient-ils ?
Je suis en train de réfléchir à ce que je vais vous dire, parce que c’est la première fois que j’en parle. Ce n’est pas évident, car c’est un roman qui n’aborde pas un thème précis comme j’ai pu le faire dans d’autres livres. Il n’y a pas trop de doute qu’il s’agit d’un thriller psychologique. C’est une sorte de huis clos qui se déroule sur un temps très court, et qui reste concentré sur les mêmes personnages. Je crois que c’est un livre nerveux et éprouvant dans le sens où on est toujours sur le qui-vive.
Je dirais que c’est une descente aux enfers et également un livre qui parle de la séparation, du deuil impossible et de la mort, de la mort organique aussi.
C’est l’histoire de Valentin, un homme banal qui a une vie banale, et tout d’un coup, tout bascule, il est pris dans un engrenage dont on sent, dès le départ, qu’il ne pourra pas sortir. Parce que dès le début du livre, il commence par enterrer quelqu’un qu’il n’a pas tué, mais il n’empêche qu’il l’enterre… Je dirais que c’est une descente aux enfers et également un livre qui parle de la séparation, du deuil impossible et de la mort, de la mort organique aussi.
Ce livre paraît à la place d’Acide dont la sortie a été repoussée. Qu’est-ce qui fait que Valentin et son histoire ont pris le pas sur ce roman ?
Ce n’est pas un choix que j’ai fait. Au moment où j’écrivais Acide, j’ai dû m’arrêter pour une épreuve d’ordre personnel, et après, je n’ai pas pu le reprendre. Pour l’instant, je n’y arrive pas parce qu’il me rappelle un moment très dur. Je dis bien pour l’instant, parce que je suis quasiment sûre qu’un jour, je le finirai. Même si je pense qu’il me faudra du temps. Mais en attendant, j’ai eu envie d’écrire autre chose et Dans la terre froide s’est imposé. À ce moment-là de ma vie, quelques mois après cette épreuve personnelle, j’avais besoin de cette histoire et de cette ambiance, et ce livre est sorti tout seul… J’ai toujours fonctionné comme cela, je me laisse guider par mon inspiration, mon envie d’écrire, et je serais bien incapable de me forcer à finir un livre si je sens que ce n’est pas le moment de le faire.
Outre Dans la terre froide, vous publierez en novembre chez Pocket votre roman Trauma(s) et surtout l’édition collector du Purgatoire des innocents. Ce livre est sorti il y a plus de dix ans. Vos pièges psychologiques n’ont donc pas pris une ride ?
Ce roman a effectivement 12 ans et cela fait un an et demi qu’il connaît un succès inattendu et incroyable sur les réseaux sociaux, en particulier sur TikTok. C’est un livre qui n’avait jamais cessé de se vendre, comme les autres, mais là, d’un seul coup, il y a eu un regain d’attention et il a connu une deuxième vie. Et comme il n’existait plus en grand format, on a décidé de le ressortir sous forme collector, avec une couverture soignée.
On l’a présenté en avant-première en septembre dernier au festival international des œuvres cultes à Angers, et à mon grand étonnement, j’ai vu arriver plein de jeunes qui avaient déjà Purgatoire des innocents en poche, mais qui l’ont racheté en version collector tellement ils aiment ce livre. D’années en années, je vois mon lectorat se rajeunir.
Comment expliquez-vous ce succès et la longévité de vos histoires ?
Je vais vous dire ce que me disent les lecteurs. Ils m’expliquent généralement que si mes livres leur plaisent à ce point, c’est à cause des émotions qui les traversent quand ils les lisent. Je cherche la même chose en tant que lectrice. J’ai besoin qu’un texte ou même qu’un film me fassent vivre des émotions fortes. C’est cela qui m’intéresse, ressentir toute une palette d’émotions, pas particulièrement la peur ou la tristesse, mais j’ai besoin que cela laisse une trace, même si c’est une cicatrice. Et quand j’écris, je m’efforce de provoquer cela, parce qu’écrire, c’est pour moi traverser des émotions fortes. Je crois que c’est ce qu’aiment mes lecteurs, et ce qui fait que la plupart d’entre eux, quand ils lisent un de mes livres, finissent par tout lire.
Il y a dans vos livres, au-delà de ce qu’on peut attendre d’un roman noir, une part d’ombre qui semble vraiment viscérale…
Oui, je suis d’accord avec ça. J’ai envie de vous dire qu’écrire du noir, pour moi, ce n’est pas un choix. Je crois que l’encre de ma plume est noire et je ne peux pas lutter contre. Je serais incapable d’écrire du feel-good. Je peux manier l’humour – mais ce sera toujours de l’humour noir. Cela vient sans doute de ma vision de l’être humain.
Finalement, un jour, j’ai pu vivre de mes droits d’auteur. Deuxième grosse surprise. C’était un rêve que je pensais inaccessible.
Je n’arrive pas à avoir une vision bisounours de la société qui nous entoure, même si, dans mes romans, il y a parfois de la lumière, des personnages à la fois lâches et courageux, des criminels dotés d’une part d’humanité. Il faut la chercher, cette lumière, mais on la trouve parce qu’il y a toujours de grandes histoires d’amitié, des rapports humains puissants. Je crois vraiment que l’être humain est capable du meilleur comme du pire, et j’essaie d’explorer ça.
Vous écrivez à l’instinct, sans plan. Pensez-vous que c’est cela qui vous permet de laisser jaillir les fils rouges qui jalonnent votre œuvre, comme l’enfermement ou la culpabilité ?
C’est fort possible. En réalité, ce n’est pas la question de l’enfermement qui me taraude, mais le sujet de la liberté. Je ne le savais pas au départ, mais j’ai fini par le comprendre. En fait, à chaque roman, je pars à l’aventure, avec juste une idée de départ ou un thème que je veux explorer et je ne connais ni le milieu, ni la fin du livre, à peine un ou deux chapitres. Je ne sais même pas si mon livre va faire 300 pages comme Dans la terre froide ou 1 500 comme Et chaque fois mourir un peu.
Sans doute que cette spontanéité participe à cette libération de choses enfouies en moi. Sans plan, je me retrouve avec 50 chemins devant moi, sans savoir lequel prendre. Je n’ai ni barrière, ni route tracée ; vous voyez là aussi, c’est une façon de ne pas m’enfermer et d’être libre (rires).
Vous ne savez pas non plus ce que vont devenir vos personnages ?
Non, puisque je ne connais jamais la fin. J’adore ne pas savoir où je vais, où je vais me perdre. Parfois, cela ouvre des portes dingues que je n’avais jamais imaginées. Bon il est vrai que mes personnages sont assez peu nombreux à survivre à la fin de mes histoires… Mais il y en a… (rires)
Les héros qui meurent à la fin, ça c’est votre marque de fabrique depuis vos débuts…
Les gens qui lisent tous mes livres sont plus surpris par des personnages qui survivent que par les personnages qui meurent, parce que, bien souvent, je les fais mourir au dernier moment. Quelquefois, trois pages avant la fin sous le coup de l’inspiration. C’est vraiment du spontané. Ça fait très longtemps que dans, mes livres, les "méchants" s’en sortent indemnes.
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Je me souviens qu’en 2007, cela a sidéré tout le monde de voir que j’avais fait mourir mon héros dans Les Morsures de l’ombre – le premier de mes romans qui a été remarqué. C’est un truc qui ne me pose aucun problème. Je n’ai jamais voulu m’imposer ce genre de morale. Si dans la vraie vie, les "méchants" et les criminels étaient toujours punis, cela se saurait… Alors pourquoi les livres ne ressembleraient pas à la vraie vie ?
En 22 ans, vous avez publié 14 romans et exploré différents formats, comme avec votre dernier recueil de nouvelles J’aime votre peur. Quel regard portez-vous sur ce succès qui n’a fait que croître ?
Je suis très étonnée, en fait. Avant d’être publiée, j’écrivais déjà pour moi depuis un moment, à côté de mon travail. Puis un jour, on m’a éditée, et cela m’a étonnée. Progressivement, le succès a commencé à venir, mais très lentement, cela n’a pas été un bouchon de champagne. Et d’ailleurs, c’est très bien comme ça. Finalement, un jour, j’ai pu vivre de mes droits d’auteur. Deuxième grosse surprise. C’était un rêve que je pensais inaccessible. Je vois des files d’attente de plus en longues sur les salons, j’ai de plus en plus de lecteurs, et tout ça continue à m’étonner. Je ne m’attendais pas du tout à ça en fait, surtout en écrivant des livres aussi sombres. Le côté positif, c’est ce que cela me permet de dépasser mes doutes. Je suis quelqu’un qui doute beaucoup.
Le phénomène Giebel
On l’appelle "La reine du polar noir". En 22 ans de carrière, 14 romans et plusieurs recueils de nouvelles, traduits en plus d’une douzaine de langues, et trois millions d’exemplaires vendus, Karine Giebel est une magicienne du suspense, capable de sonder les zones les plus sombres de l’âme humaine. Multi-primée depuis 2004, elle a raflé les distinctions les plus prestigieuses, du Prix SNCF du polar au Prix polar de Cognac. Devenue un véritable phénomène sur TikTok auprès des jeunes, l’auteure publiera en novembre Dans la terre froide, qui bénéficie d’un tirage initial de 70 000 exemplaires.
Quand j’écris, je ne me pose aucune question, mais je suis morte de trac avant la sortie d’un nouveau livre. J’ai toujours peur que les gens ne l’aiment pas, que la fin ne leur plaise pas. Cela me rassure quand les lecteurs viennent me voir, mais c’est juste sur le moment, parce que mes doutes reviennent presque aussitôt. Cette angoisse présortie est toujours la même depuis 22 ans. Cela ne change pas, cela fait partie de moi, et cela ne changera jamais.