« Julien sait que je pourrais m’en tirer sans lui, on est ensemble parce qu’on en a envie » : Miou-Miou par Philippe Bouvard
Miou-Miou en juillet 1979.
© Benjamin Auger / Paris Match / N/C
Philippe Bouvard 14/09/2026 à 19:54, Mis à jour le 14/09/2026 à 19:55
« Mes gens » par Philippe Bouvard. En juillet 1979, Miou-Miou s’était confiée sur à Philippe Bouvard. Un extrait de la rubrique tenu par le journaliste dans nos colonnes pendant plus de dix ans. Article publié dans Paris Match n°1574.
La petite merveille du cinéma français n’a même plus le temps de partir en vacances : Miou-Miou vient de terminer La Dérobade, elle commence Une femme-flic et son Au revoir à lundi sort le 22 août ; il faut qu’elle soit là pour le présenter. La jeune comédienne du Café de la Gare, devenue la meilleure santé du cinéma français, a quand même eu le temps de faire un enfant avec Julien Clerc. Et de recevoir Philippe Bouvard.
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C’est Julien Clerc qui ouvre la porte. Il est présentement dans sa période de « glandouillage artistique ». Entendez par là que, le soir, il compose les « tubes » de sa prochaine saison et que, la journée, il répond au téléphone, mijote des petits plats et s’occupe d’Angèle (cinq ans) et de Jeanne (quatorze mois) avec la dextérité d’un puériculteur chevronné.
Dans le jardin de curé qui entoure le petit hôtel particulier de la Muette, trois arbres, quelques mauvaises herbes, une citerne et une balancelle mettent une note champêtre. Un bahut peint, une table de ferme et plusieurs dizaines de coussins meublent un living aux proportions de salle de bal.
Miou-Miou entre enfin. Quarante-huit kilos seulement malgré un extraordinaire coup de fourchette, le cheveu un peu raide, les yeux en billes de loto, la peau laiteuse et tachetée, bref tout à fait la fille que Gérard Lartigau aurait pu avoir avec Marlène Jobert.
Elle est la vedette du film de Maurice Dugowson Au revoir à lundi, qui sort le 22 août. Elle émerge aussi des dix semaines et demie de tournage de La Dérobade. Un rôle doublement écrasant : il n’y a pas un plan du film où l’on ne la voie pas et elle porte sur ses frêles épaules toute la détresse du demi-monde.
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Pour être durant dix semaines et demie une prostituée devant la caméra de Daniel Duval, elle a d’abord longuement observé la rue Saint-Denis : « J’y ai vu pour la première fois des femmes qui ne couraient pas tête baissée comme dans les autres rues, mais qui demeuraient immobiles sur leur coin de bitume et qui regardaient les hommes dans les yeux. »
Après quoi, elle s’est cloîtrée chez elle pour se préparer mentalement. Et puis, un beau matin, le déclic s’est produit : « Quand Julien m’a dit que je me conduisais comme une pute, j’ai compris que j’étais prête à tourner. »
En fait, le théâtre est la première nature de Miou-Miou. Elle se sent plus à l’aise dans l’univers de la fiction que dans le monde de la réalité quotidienne : « Je ne me demande pas comment je vais tenir un rôle, je m’inquiète seulement de savoir comment je me tirerai de ce que j’ai à faire en sortant du studio. » Pour La Dérobade, elle a exigé que son nom soit inscrit en grosses lettres au-dessus du titre : « Procéder autrement aurait constitué une escroquerie. On ne voit que moi. Il vaut mieux que le public soit prévenu. »
L’autre jour, au Canada, un admirateur qui la suit depuis ses débuts l’a beaucoup surprise : « Il m’a montré une liste établissant que j’avais déjà tourné vingt-deux films. Je n’en revenais pas ! » Elle voit parfois les anciens copains comme Depardieu, Dewaere et Coluche, et se réjouit fort de leur réussite.
Julien et elle se sont connus en tournant un film qui s’intitulait D’amour et d’eau fraîche. L’amour est resté, mais on consomme peu d’eau fraîche chez eux. Il l’appelle « Miou », elle l’appelle « le Noir ». Ils sont très différents, souvent opposés et merveilleusement complémentaires. Le grand brun et la petite blonde s’occupent des enfants autant l’un que l’autre, font la cuisine à tour de rôle et payent chacun la moitié du loyer. Mais pas de bourse commune : « Comme ça, au moins, on peut se faire des cadeaux. »
Miou-Miou n’a pas le sens de l’argent. Elle dilapide joyeusement tous ses cachets : « J’avais une voiture. On me l’a volée. Il ne me reste que mes deux enfants pour toute fortune. Julien, lui, a un sens aigu de la propriété. Il achèterait la France tout entière s’il le pouvait. »
Depuis cinq ans, d’un commun accord, on ne parle pas de mariage : « J’ai l’impression qu’on s’entend mieux comme ça. Il sait que je suis indépendante, que je pourrais m’en tirer sans lui et que si l’on est ensemble, c’est parce qu’on en a envie. »
Comme on ne peut toutefois être heureux aussi longtemps sans avoir le désir de le faire savoir, ils organisent tous les deux ans ce qu’ils appellent une « fête de l’amour » : deux cents personnes invitées, buffet campagnard et bal avec le « grand orchestre du Splendid ».
Julien ne lit pas un scénario de Miou-Miou et, sous prétexte qu’il est gêné de la voir à l’écran, ne va même pas voir ses « rushes ». Miou-Miou, elle, se glisse souvent dans les salles où il chante : « J’ai besoin de le voir en scène car je suis très minette, très “fan”, et parce qu’il est alors quelqu’un d’autre qui me fait rêver autrement. Mais je ne vais jamais ensuite le chercher dans sa loge. Ça lui enlèverait tout son mystère... »
De même, quand il compose, elle se sauve sur la pointe des pieds : « Je lui fais croire que je pars, mais je me réfugie dans la salle de bains avec mon oreille bionique. »
Dans quelques semaines, ils abandonneront la fausse province du XVIe arrondissement pour un vrai domaine rural où l’étang occupe à lui seul vingt-quatre hectares et où Julien a l’intention de « faire du mouton ». Miou-Miou, la petite faubourienne, a appris à aimer la campagne en aimant Julien. Mais elle ne partage pas du tout sa passion pour l’équitation : « J’ai tourné un western qui m’a dégoûtée à jamais des chevaux. Le metteur en scène m’avait hissée sur une énorme bête et il la piquait avant de crier “moteur !”. »
À cause des enfants, tous les souvenirs professionnels sont bannis de la maison : pas de coupe, pas de trophée (les disques d’or sont soigneusement dissimulés), pas de magazines. Même la collection de photos-souvenirs familiales n’a pour toute cimaise que les murs des W.-C. « Je veux que mes filles soient normales. Je les couche précipitamment quand Julien est obligé de donner des autographes et, à leur école où nous allons souvent, nous ne sommes que le papa et la maman d’Angèle. Un point, c’est tout. »
Ses cachets ne sont pas assez gros pour lui rester dans la gorge ; on ne « monte » pas un film sur son nom, mais on fait volontiers appel à sa petite personne parce qu’on l’aime bien et parce que sa frêle présence suffit à illuminer un studio : « Les Valseuses ressortent partout ! Dommage que je n’aie pas signé un contrat de participation... »