« Je veux me surprendre moi-même autrement c’est chiant ! » : sur scène à Monaco ce mardi soir, avant Cannes et Le Thonoret, Stephan Eicher ne cesse de se réinventer
Il est arrivé avec ses machines, ses chansons et son goût du risque. Ce mardi soir, au Fort Antoine, à Monaco, Stephan Eicher a donné un concert tout autre que celui qu’il donnera à Cannes, vendredi 24 juillet, et au Thoronet, samedi 25. De par sa configuration, le lieu a imposé une autre formule. Pas de grand groupe, ni de production rock. Quelques chansons acoustiques, puis un set électronique avec le batteur et producteur Osomo.
« Ici, c’est vraiment mon petit jardin secret », nous a-t-il confié à propos du Fort Antoine, quelques heures avant de monter sur scène. Dans ce théâtre accroché à la roche, ouvert sur la mer, Eicher a choisi de faire découvrir une autre facette de son parcours. Celle des débuts, des clubs, de Berlin, des boîtes à rythmes et des séquenceurs.
Pour Stephan Eicher, dont le patronyme signifie « l’ajusteur », il faut d’abord construire une architecture solide avant de pouvoir la faire vaciller. « Voler au-dessus d’un chaos, ce n’est pas intéressant. Mais vraiment tout structurer et se dire maintenant on peut s’autoriser des libertés, c’est excitant. »
C’est ce qui l’attire dans les vieilles machines qu’il utilise avec Osomo. Des instruments analogiques, loin de la perfection lisse des productions numériques. « Ce n’est pas un ordinateur, c’est vraiment une boîte à rythme. C’est imprévisible. » À l’heure où l’intelligence artificielle promet de corriger, d’optimiser et de produire toujours plus vite, le chanteur revendique au contraire le droit à l’accident.
Il aurait pu, après Déjeuner en paix, son tube de 1991, s’installer dans le confort d’une formule gagnante. Stephan Eicher a choisi tout l’inverse. Car son parcours est fait de bifurcations, d’expérimentations.
Il se compare à un enfant qui construit un château en Lego avant de le détruire pour fabriquer un dinosaure. « Je veux me surprendre moi-même aussi, autrement c’est chiant. »
Un concert pas comme les autres
Le projet avec Osomo est né de plusieurs histoires. D’abord celle d’un spectacle théâtral conçu avec le metteur en scène suisse François Gremaux. Une expérience née après une soirée particulièrement mouvementée à Uzès, où un malaise dans le public et l’intervention des secours lui avaient fait perdre le fil. « C’était terrible. » De cette soirée ratée est née l’envie de se confronter à nouveau, seul, à un public de théâtre.
Puis il y a eu le club lausannois Dolce Vita. Pour ses 40 ans, on lui demande de refaire un set comme à ses débuts. « J’ai dit : non, tout seul, ça me fatigue. Je veux aussi qu’ils fassent de la batterie et des synthés en duo, c’est plus marrant. » Avec Osomo, il transforme alors cette soirée en une heure de musique électronique, pensée pour être jouée très occasionnellement.
Après une première date en Belgique, le Fort Antoine a donc accueilli la deuxième représentation internationale de ce projet.
De la poussière à l’or
À Cannes et au Thoronet, il fera la part belle à l’univers de son dernier album, Poussière d’or, sorti en 2025. Un titre qui vient d’un texte de Philippe Djian, son complice depuis les années 1980. Avec l’écrivain, Stephan Eicher a construit l’une des collaborations les plus singulières de la chanson française. Chez Djian, il aime cette façon de planter une caméra au milieu d’une scène ordinaire.
Le titre Poussière d’or résume peut-être son propre travail. « J’essaie de mélanger la chose très banale, même énervante, la poussière, quelque chose qui n’est pas du tout noble, avec l’or qui est très noble et luxueux. » Tel un alchimiste.
Tabea Hüberli
Toujours une lumière
Cette volonté de ne pas céder à l’amertume traverse aussi Je plains celui. Pour cette chanson, Stephan Eicher a demandé à Philippe Djian de modifier certains passages. Il ne voulait pas d’un chanteur qui se pose en victime : « Je voulais qu’il y ait toujours une luminosité derrière, toujours un espoir. »
Cette lumière est aussi une manière de regarder le monde. Eicher ne nie pas les inquiétudes de l’époque, mais refuse de renoncer à l’humain. « C’est mon équipe, les humains. » Il se méfie d’un monde qui rêve de Mars alors que la Terre est là, sous nos pieds.
« On se retrouve devant la glace : “Allez, vous êtes qui, monsieur ?” »
Le temps est également au cœur de son spectacle théâtral. À 65 ans, Stephan Eicher observe le vieillissement avec une forme d’étonnement. « De temps en temps, ça va trop vite et on se retrouve devant la glace : “Allez, vous êtes qui, monsieur ?” »
Sur la pochette de Poussière d’or, une photographie de lui à 23 ans, signée Jean-Baptiste Mondino, le confronte à son propre visage. L’artiste Grégory Hildebrandt, qui travaille à partir de pochettes de cassettes audio, l’a choisie parmi plusieurs images proposées. « Ça m’a beaucoup troublé parce que j’ai l’air d’être mon fils. »
Mais le passé ne le retient jamais très longtemps. « C’est toujours le prochain disque qui m’intéresse. » Il écrit tout le temps, parfois au point de presque rater un avion. Il compose comme il se promène : « Je trouve un caillou. Et je trouve un autre. Et puis, je cueille des fleurs. Je fais des bouquets. »
« Ça me nourrit »
Son été sera donc studieux. Les vacances ? Il préfère parler autrement de son métier.
« Ce n’est pas du travail, ce que je fais. Ça me nourrit. Ça me donne de la force. »
Cette créativité permanente explique peut-être la fidélité de son public. Quarante ans après ses premiers succès, il continue de le surprendre. Et il continue d’être surpris par ceux qui reviennent.
« Gratitude, on définit cela ainsi », dit-il lorsqu’on évoque cette relation avec le public français. « On a fait un bout de chemin ensemble et les gens sont encore intéressés par ce que j’amène. »
Ce vendredi à Cannes et samedi au Thoronet, Stephan Eicher poursuivra donc son chemin. Avec ses chansons, ses machines et l’envie de se renouveler. Car, au fond, son credo tient peut-être dans cette phrase : « Avoir une certitude et puis la briser, je crois que ça s’appelle l’art. »
Stefan Eicher, Poussière d’or tour.
Samedi 25 juillet, après Utopik Wiza Witch aux Nuits blanches du Thoronet. 19h. 35 euros. www.lesnuitsblanches.org