"Je sens qu'on ne va pas s'entendre, j'adore" : Roschdy Zem, président du jury du Festival du film américain de Deauville, se confie à la veille des délibérations
L'acteur et réalisateur ouvre pour franceinfo Culture les coulisses du jury qu'il préside pour cette 52e édition du Festival du film américain de Deauville.
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié le 11/09/2026 18:38
Mis à jour le 11/09/2026 19:32
Temps de lecture : 8min
Projections, interviews, débriefings... Il a fallu un peu de patience pour réussir à attraper le président du jury de la 52e édition du Festival du film américain de Deauville tant son emploi du temps est minuté. "C'est les trois-huit", s'amuse-t-il. On est à la veille des délibérations. Il lui reste un film à voir. Sa mission touche à sa fin, et cette fois, in extremis, on le tient.
Cet acteur, qui fêtera ses 60 ans tout juste après le festival, est devenu l'une des figures du cinéma français de ces dernières années. Depuis sa première apparition à l'écran en 1987 comme figurant dans Les Keufs de Josiane Balasko, il a tourné dans plus de cent films et séries, naviguant sans avaries entre grosses productions et cinéma d'auteur.
En 2006, il partage avec l'ensemble de la distribution d'Indigènes le prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes. Il passe derrière la caméra en réalisant Mauvaise foi, avec Cécile de France, et a depuis réalisé cinq autres longs-métrages, dont Les Miens, présenté en 2022 à la Mostra de Venise. Entre-temps, il poursuit sa carrière de comédien et décroche le César du meilleur acteur en 2020 avec son rôle dans Roubaix, une lumière d'Arnaud Desplechin. Il est à l'affiche de Billie Melody de Christine Paillard, un film sorti dans les salles mercredi, au mitan de sa semaine deauvillaise.
Dans une chambre aux décors un peu désuets d'un grand hôtel campé sur le front de mer, il prend place sur les coussins de velours d'un sofa rouge passé, et répond à nos questions comme si c'était sa première interview de la semaine – alors que c'est la der des ders, on vient de lui promettre – et partage avec nous les coulisses de cette expérience inédite pour lui, qu'il dit avoir goûtée avec enthousiasme.
Franceinfo Culture : Qu'est-ce que vous avez ressenti quand on vous a annoncé que vous seriez le président du jury du Festival du film américain de Deauville ?
Roschdy Zem : Attendez, j'essaie de me souvenir. Je ne sais plus ce que j'ai ressenti précisément parce que c'est quand même quelque chose qui s'est préparé en amont sur six ou huit mois. Mais il y a toujours une forme de petite flatterie quand même. On est toujours flatté parce que cette position de président, même si elle est tout à fait honorifique, et que je ne me prends pas trop au sérieux, elle permet de voir, en réalité, à quel endroit on se situe dans le métier. Donc je crois que je me suis dit : "Président, ah ouais, donc j'en suis là." Et comme j'ai toujours beaucoup de mal à percevoir comment on me voit dans ce métier...
C'est comme un curseur pour mesurer où vous en êtes dans votre carrière ?
Oui, en quelque sorte. Et d'ailleurs, tout de suite, je suis allé sur Wikipédia pour voir qui étaient mes prédécesseurs, et là, j'ai vu les noms et je me suis dit "ah oui, quand même !"
Le festival tire à sa fin, vous avez vu quasiment tous les films de la compétition, est-ce que vous pouvez nous dire quelle est la couleur de cette sélection ?
Oui, il ne nous en reste plus qu'un à voir demain matin et après, l'après-midi, on délibère. D'abord, je tiens à dire que la sélection est excellente. Ce sont des films qui traitent à chaque fois de sujets assez forts, et même s'il y a des différences d'appréciation dans le jury, aucun film ne nous a laissés indifférents. Ce qui m'a frappé, c'est que sont des films où il est beaucoup question de la mort et de la fin de vie. La maladie, Alzheimer, les accidents, mais aussi la vieillesse. On sent des metteurs en scène et des projets qui sont vraiment travaillés par cette question.
Pas très gai donc ?
Non, pas gai du tout. Mais ce n'est pas une surprise. Avec une sélection de films choisis dans la production indépendante américaine, je ne m'attendais pas tellement à voir des comédies.
Quelle image de l'Amérique ces films renvoient-ils ?
C'est l'image de celle qui résiste, de celle qui lutte pour son quotidien, de celle qui essaie de s'en sortir. Il est beaucoup question dans ces films de cette Amérique-là. Il y a ce film sur le bodybuilding par exemple. Je trouve que le personnage justement ressemble beaucoup à ce qu'est l'Amérique d'aujourd'hui. De ces gens qu'on ne voit pas, qui sont invisibles, et qui sont prêts à pousser les curseurs très loin pour sortir du lot.
Est-ce que les films de la sélection sont des films politiques ?
La politique est là, mais elle est sous-jacente. C'est-à-dire qu'on voit les conséquences de la politique, plutôt que des histoires avec des personnages engagés. Dans la plupart de ces films, on est avec ceux qui subissent les effets de la politique.
Est-ce que vous avez noté des choses intéressantes formellement dans ce cinéma indépendant ?
Ce que j'ai remarqué, c'est qu'il y a beaucoup de scènes oniriques. Ce sont des films pour la plupart très ancrés dans une réalité, avec même une forme de violence. Mais il y a aussi très souvent, des scènes d'onirisme comme ça, des scènes un peu rêvées qui nous emmènent ailleurs. Et ça, je trouve que c'était intéressant de comprendre ce qui pousse ces metteurs en scène à nous emmener dans un récit assez dur, assez violent, mais quand même d'apporter cette poésie qui est un peu abstraite. Donc il y a quand même une volonté, à travers le scénario, de garder une part de poésie et de la légèreté malgré tout. On sent que malgré la volonté d'être assez tellurique, il y a quand même une dimension artistique. Et ça, j'ai trouvé ça vraiment intéressant.
Est-ce qu'il y a quelque chose de vraiment spécifique dans ce cinéma américain indépendant ?
Moins qu'avant, je dirais. Avant, je trouvais qu'il y avait une vraie spécificité. Aujourd'hui, je dirais qu'il y a des analogies dans la façon d'appréhender les sujets. Qui a inspiré l'autre, je ne sais pas, mais quand je repense à l'âge où j'ai découvert le Nouvel Hollywood, il y avait une violence qu'on ne trouvait pas dans le cinéma français. Et puis surtout, il y avait une façon d'assumer les pages sombres de l'histoire de leur pays qu'on ne retrouvait pas dans le cinéma français. En revanche, je crois qu'en France, à travers certains films, on n'a jamais eu de problème pour parler du quotidien de certains Français ou de certaines personnes qui vivent en France, pour dénoncer artistiquement certaines choses du quotidien, du social. Et c'est ce que j'ai vu aussi cette semaine dans le cinéma américain. Donc, de ce point de vue là, je crois que les démarches sont devenues les mêmes.
Et côté production ?
Évidemment, on a un système en France qui est beaucoup plus vertueux. Là, chez ces réalisateurs américains indépendants, il y a un courage et un combat qui n'est pas le même, parce que ce sont des films qui se financent sur des fonds privés. Ils doivent se démerder pour réaliser leurs films sans aides.
Et le jury, il est comment ? Vous allez délibérer demain, comment ça s'annonce ?
Je suis très content du jury. Il est assez éclectique, avec des gens qui viennent de différents horizons. On a déjà fait un premier débriefing, et je sens qu'on ne va pas s'entendre. J'adore. Mon angoisse, c'était qu'un film fasse consensus et que nous soyons tous d'accord. Je trouve qu'il n'y a rien de plus émouvant que de voir un membre du jury défendre un film que tout le monde déteste. Donc je pense qu'il va y avoir des échanges assez intenses et j'ai hâte d'y être.
Pour vous, quelles sont les qualités requises pour mériter un prix ? Avez-vous réfléchi au sens que vous voulez donner aux prix que vous allez décerner ?
J'ai vraiment essayé d'appréhender les films avec, si tant est que ce soit possible, avec la plus grande des neutralités. Je n'ai pas une seule fois regardé, par exemple, le dossier de presse avant de le découvrir. Je voulais voir ces films en étant le plus nu possible, de façon à être totalement disposé à recevoir la proposition. J'ai aussi essayé de m'imposer le fait de le regarder sans le juger. Quand je vois un film, je suis comme vous, je l'ai choisi. Mais là, c'est différent, on ne les a pas choisis et donc j'ai essayé d'ouvrir mon esprit à son maximum et d'avoir une forme d'indulgence pas tout à fait naturelle, mais je me suis imposé ça.
On va se retrouver devant l'exercice difficile d'en extraire un de la sélection, je trouve qu'il y a quelque chose d'absurde à comparer des films. Les sujets sont souvent totalement différents. Tel film a des qualités, un autre en a des différentes. Qu'est-ce qui fait qu'un film est meilleur qu'un autre ? Évidemment, il y a des films qui vous touchent à un endroit plus que d'autres, et ça ne veut pas dire que les autres ne vous ont pas intéressé. Donc je crois qu'il faut juste écouter son corps et son cœur, et l'émotion que ça produit, tout simplement.
Est-ce qu'en tant que comédien, vous êtes particulièrement sensible au travail d'interprétation ?
J'aime bien quand j'oublie en fait que c'est une interprétation, et c'est arrivé pas mal de fois cette semaine. Pour moi, c'est ça, la réussite d'une interprétation. C'est quand on oublie que c'est un acteur qui interprète un personnage, et que vous ne voyez plus que le personnage. Alors ce n'est pas toujours en continu, c'est souvent des moments, mais ça suffit. C'est ce que j'appelle ces instants magiques qui font qu'à un moment, vous êtes dans l'écran et que vous croyez à tout ce que vous voyez et entendez. Dans le débriefing, c'est un des arguments que j'ai avancés, sur un des films que j'aime beaucoup grâce à l'interprétation de plusieurs comédiens du casting.
La journée d'un président du jury à Deauville, c'est quoi ?
C'est un film à 10 heures, puis un autre à 14 heures. Entre les deux, on a une heure pour déjeuner. Oui, c'est un peu les trois-huit. Et puis après, quand je n'ai pas d'interviews à faire (mais j'en ai fait beaucoup, ils ont optimisé le président), je vais en face jouer au tennis, et après, je vais à la salle de sport. Et puis le soir, je vais dîner avec les membres du jury.
Donc c'est plutôt fusionnel, cette semaine avec le jury ?
Oui, c'est une petite famille. C'est comme un mini-tournage. Et quand on aura fini de délibérer, ce sera comme une fin de tournage, qui est toujours un moment à la fois joyeux et triste.
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