« Je ne supporte pas les couples chantants » : Michel Berger par Philippe Bouvard
Michel Berger et France Gall en 1979.
© Jack Garofalo / Paris Match
« Mes gens » par Philippe Bouvard. En juin 1980, Michel Berger s'était confié sur sa philosophie musicale et personnelle à Philippe Bouvard. Un extrait de la rubrique tenu par le journaliste dans nos colonnes. Article publié dans Paris Match n°1622.
Bien que champion du lancement du disque, Michel Berger le reconnaît volontiers : « On a le devoir de ne pas faire que de la musique en conserve ». Moyennant quoi il montera à partir de ce vendredi pour la première fois sur une scène. La plus prestigieuse du genre — celle du Théâtre des Champs Elysées. Et, qui plus est, entouré de quarante musiciens des concerts Colonne : « C’est un immense plaisir que je m’offre en combinant un récital de mes chansons avec la rencontre d’un grand orchestre symphonique. Les musiciens classiques ne participent-ils pas très souvent aux séances d’enregistrement de variétés ? Alors pourquoi ne les interpréteraient-ils pas en chair et en os ? Et puis pourquoi ne tenterais-je pas ce que Tom Jones à Londres et Robert Charlebois à Montréal ont réussi avant moi ? »
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Sur ces planches où se sont succédés tant de solistes célèbres en frac, il apparaîtra en chemisette, jeans et chaussures de tennis, frêle et solide à la fois, illuminé par ses arpèges, habité par sa petite musique intérieure, tandis qu’un grand écran accueillera en contrepoint les images qui donneront une quatrième dimension à ses vingt chansons. France Gall, elle, qui ne chante que du Michel Berger (mais une cuvée tout à fait à part) depuis qu’elle a rencontré (et épousé) le compositeur de « Starmania », sera dans la coulisse, attentive, chaleureuse et muette.
« A part l’enfant, nous n’avons rien fait ensemble »
Michel qui a écrit voici deux ans un spectacle féminin pour France, a toujours veillé à ce que leurs carrières soient séparées : « A part l’enfant nous n’avons rien fait ensemble. Nous représentons des tendances très différentes. Nos publics ne sont pas les mêmes. Nous ne recevons pas le même courrier. Et puis je ne supporte pas les couples chantants… » Ils cachent leur bonheur (jamais ce vieux cliché ne m’a semblé aussi approprié) dans une cité provinciale du XVIe arrondissement, au milieu des isbas (démontées et puis remontées) de l’Exposition Universelle de 1890. Le grand piano blanc est momentanément muet. C’est le rire en cascade de Pauline (dix-huit mois) qui assure, depuis son bain, le fond sonore.
Le père de Michel — le professeur Hamburger — aurait aimé que son fils soit médecin. Mais sa mère était pianiste et c’est cette hérédité qui a dû surtout compter. Fallait-il que l’atavisme artistique soit fort pour résister aux vieilles dames qu’on avait chargées de lui enseigner le piano et qui, durant six ans, lui meurtrirent le bout des doigts à coups de règle ? Tout au plus décida-t-il ensuite de réapprendre la musique tout seul en écoutant Ray Charles et les Beatles. A quinze ans, il trousse ses premières partitions. Puis, avec l’argent que lui a fait gagner une chanson à succès écrite pour Bourvil « Les Girafes », il édite à compte d’auteur un album qui n’a aucun succès.
Il travaille avec Véronique Sanson : « On s’écrivait mutuellement des chansons mais personne ne les a jamais entendues. » Il habille sur mesure Françoise Hardy : « Je l’ai choisie parce que c’était un personnage à la fois intéressant et inexploité. Et puis il est plus facile de s’exprimer à travers des gens qu’on connaît bien et qui sont déjà acceptés du public. »
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« Composer de la musique est un acte irrationnel à l’opposé de toute philosophie. »
Parallèlement et parce qu’il ne voulait pas endosser trop tôt l’uniforme, il suit des cours de philosophie à l’Université et soutient une thèse sur « l’esthétique de la pop music ». Ayant démontré, chemin faisant, que la musique populaire avait pris le relais de la musique savante, qu’elle n’était plus seulement une distraction et qu’elle constituait un véritable moyen d’expression, il quitte Nanterre avec une maîtrise (qui lui permet théoriquement d’enseigner) et le dégoût d’une discipline qui ne lui a rien appris d’autre que de ne pas se laisser bluffer par le jargon des intellectuels : « Les études qui ne visent qu’à vous mettre au courant de ce qui s’est accompli précédemment, vous font en revanche perdre tout contact avec la vie. Composer de la musique est un acte irrationnel à l’opposé de toute philosophie. »
Très vite son apport personnel se dessine : il réussit à écrire des textes français qui « balancent » sur des rythmes anglo-saxons. En même temps, il prend l’habitude — à laquelle il ne faillira que pour « Starmania », une trop grosse machine — de signer à la fois les paroles et la musique. Pour applaudir cette vaste fresque, cent mille personnes se pressent au Palais des Sports en moins d’un mois. La critique se montre assez divisée mais le succès de l’entreprise est attesté par deux disques d’or, que le jeune musicien s’empresse de cacher dans un placard : « Je trouve navrant l’exemple des vedettes qui ont une pièce spécialement aménagée pour recevoir leurs timbales ! »
Cette discrétion ne l’empêche pas de reconnaître qu’il est alors passé des vingt mille mélomanes, qui constituaient son auditoire habituel, au grand public : « Le temps a travaillé pour moi. En ce sens que je suis toujours le même mais que les gens, eux, ont évolué. On dit que ce sont toujours les quinze mêmes qu’on entend et qu’on voit partout. C’est vrai ! Mais si c’étaient les quinze meilleurs ? » Le plébiscite du nombre l’a rassuré sur son talent. Mais pas jusqu’au point d’oser demander à son père ce qu’il en pense : « C’est un scientifique. Il vit sur une autre planète ! »
« Je ne supporte pas d’être contredit »
Condamné à une très habile marginalité artiste chez les intellectuels et intellectuel chez les artistes rêvant à la fois de la gloire de Chopin et du succès de Paul McCartney, il n’est, à trente-deux ans, pas plus marqué par l’âge que par la logique formelle. Sa voix est très douce, comme chez tous ceux qui sont parvenus à imposer leur point de vue sans avoir à hausser le ton : « Je ne supporte pas d’être contredit. J’accepte de me tromper parfois mais tout seul. » Considérant la musique à la fois comme une passion, un art et un sport, il a éliminé le tabac, l’alcool et les différentes turpitudes qui, si elles alimentent le génie, risquent de gâcher son expression.
Pour maintenir sa forme il fait des balles au tennis, comme il fait des gammes au piano. Ses luxes sont simples. Une petite maison à Honfleur, la tarte aux poireaux, dans la confection de laquelle excelle France et une lucidité de tous les instants : « Le fait que les chanteurs témoignent de plus en plus sur leur époque m’inquiète. Je ne vois pas pourquoi, parce qu’on vend cinq cent mille disques, on vous demanderait comment il faut régler le problème de l’Afghanistan. » Parfaitement conscient que les loisirs et le confort favorisent l’angoisse métaphysique, il tient à justifier l’attitude de sa génération : « Tout vient de l’héritage qu’on nous a laissé. Nous avons la bombe atomique au-dessus de nos têtes, les pays du Tiers Monde accrochés à nos basques et vous vous étonnez que nos chansons soient tristes !…. »