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« Je jouais chez la voisine quand mes parents se sont fait rafler » : sauvée des nazis à Nice, l’une des dernières survivantes de la Shoah témoigne

Ils étaient 527. Andrée Poch-Karsenti en est l’une des dernières. Survivante des survivants. « J’ai 86 ans et j’étais l’un des plus jeunes enfants cachés par le réseau Marcel. C’est pour dire comme ils n’en restent plus beaucoup… », traduit-elle en se gaussant face au crépuscule avançant. Pitchoune niçoise sauvée des nazis par Moussa Abadi et Odette Rosenstock - résistants juifs qui « avaient toutes les raisons de fuir et qui ne l’ont pas fait » -, elle préserve opiniâtrement la mémoire du couple depuis trois décennies. À travers son histoire et la leur, elle offre un précieux témoignage sur le monde d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Je ne me souviens pas du jour où mes parents et ma tante Rosa ont été raflés. J’avais trois ans et je jouais chez la voisine d’en face, qui a tout vu par sa fenêtre. Elle m’a gardée et nous sommes allés vivre à Annot, entre novembre 1943 et mai-juin 1944. Puis j’ai été confiée au réseau Marcel qui m’a placée à la maison des enfants, [une pension pour mineurs] dont les parents avaient peu de moyens. C’était tenu par la Croix-Rouge, à Grasse. Là, j’ai des souvenirs avec mes cousins. J’ai cru qu’on m’avait abandonnée. Je faisais des cauchemars terribles où je voyais des Allemands défiler. Quand je suis partie, en 1945, à 5 ans, j’ai eu un tel sentiment de liberté.

Des enfants cachés, plus âgés, ont dû être « dépersonnifiés » et oublier leur ancienne identité. Moi, j’étais trop petite. La première fois que j’ai entendu le mot juif, j’avais six ans. C’était ma première année à l’école, en 1946-1947. Un enfant m’a traité de sale juive. Je ne savais pas de quoi il parlait. Mon oncle - qui durant la même année allait me dire qu’il n’était pas mon père - m’a prévenue : « La prochaine fois, tu vas dire que sale, tu ne l’es pas ! Parce que tu te laves tous les jours. Et que juive, tu es fière de l’être ! Et puis, tu mets ton poing sur le nez de ce copain. » C’est ce que j’ai fait… donc je me suis beaucoup battue quand j’étais jeune.

L’enseignante en lettres classiques et romancière, Lisel Merello.

Avant d’être confiée au réseau Marcel, vous avez été sauvée par vos voisins, Jean et Jeanne Rous. Qui étaient-ils ?

Des gens très simples et très humbles qui ont fait ce qu’ils ont pu. Ils avaient sympathisé avec mes parents et élevaient un fils de mon âge, avec qui je suis toujours en contact. J’étais très souvent chez eux. Et pourtant, j’ai appris leur existence lorsque j’avais 14 ans. Alors en vacances à Nice, mon frère m’a montré où mes parents habitaient (actuelle rue Niepce, quartier Lépante). Et puis nous sommes allés chez les Rous. Ça a été très émouvant. Nous nous sommes revus chaque année, mais ils ne parlaient pas de la guerre.

Un silence qui régnait aussi dans votre famille…

Mon oncle m’a dit que mes parents étaient morts pendant la guerre. C’est tout. Chez moi, on n’a jamais parlé de la Shoah. Quand les déportés sont revenus, les gens ne voulaient pas les entendre. C’était inaudible. Et indicible. Moussa et Odette ont fini par prendre la parole après que Robert Faurisson (historien négationniste multicondamné) a déclaré que les chambres à gaz n’avaient pas existé.

Odette Rosenstock et Moussa Abadi, sur la Promenade des Anglais, à Nice, en 1947. Elle est déportée en 1944. Lui échappe à la Gestapo. Ils se retrouvent après la guerre.
Odette Rosenstock et Moussa Abadi, sur la Promenade des Anglais, à Nice, en 1947. Elle est déportée en 1944. Lui échappe à la Gestapo. Ils se retrouvent après la guerre.

Avant 1995, vous ne saviez pas qui étaient les époux Abadi ?

Avant [mes 55 ans], je n’avais jamais entendu parler du réseau Marcel. Je ne savais pas que j’avais été cachée par eux. Dans un journal édité par une association d’anciens enfants cachés, mon nom et ceux de mes frères sont apparus sur une liste de gens qu’Odette et Moussa recherchaient.

Comment furent ces retrouvailles ?

C’était à Paris. J’ai été très intimidée. Ils dégageaient du charisme, une autorité naturelle. Je ne me suis jamais permis de leur poser des questions. À l’inverse, eux m’ont beaucoup interrogée. Ils voulaient savoir quelle femme j’étais devenue, ce que faisaient mes enfants.

Êtes-vous devenus proches ?

Ils avaient beaucoup d’affection pour les anciens enfants du réseau. Mais ils ne voulaient pas être un poids pour nous, ils maintenaient une certaine distance. Ce qui n’a pas été le cas avec moi. Je travaillais à côté de chez eux. Quand je fermais ma crèche, j’appelais Odette. Elle m’appelait son petit oiseau du soir. J’aurais aimé les connaître plus longtemps. Moussa est mort en 1997, Odette deux ans plus tard. Après avoir fait éditer les livres de son mari, lorsqu’elle a estimé que sa postérité était assurée, elle s’est suicidée. Elle a envoyé 63 lettres d’adieu. Dont une à mon nom…

Vous les décrivez comme des « résistants permanents ». Quelle forme a pris leur engagement, après guerre ?

Un exemple marquant : derrière la gare de Lyon, il y avait des squats. Odette, qui était médecin à l’assistance publique, y donnait des faux papiers pour les immigrés. Ils étaient révoltés par le traitement indigne infligé par l’État à ces êtres humains qui fuient la misère et la guerre. Quand on voit des policiers venir arrêter des enfants de parents sans papier, directement à l’école ou à leur domicile, comment ne pas avoir honte ? La façon dont les politiciens parlent des immigrés nous renvoie, de bien des manières, aux discours stigmatisants de l’entre-deux-guerres à l’égard des juifs.

Auriez-vous imaginé, de votre vivant, connaître une telle recrudescence du racisme, de l’antisémitisme ?

Le jour où Jean-Marie Le Pen est passé de 0,5 % à 1 % [dans les sondages], j’ai dit à mon mari : « Il faut faire les passeports pour les enfants ». Et je me suis fait moquer. Mais rien n’est acquis […] Aujourd’hui, lorsqu’on voit monter le Front National [Rassemblement national depuis 2018], lorsqu’on entend certains discours, oui j’ai peur, bien sûr. Comment Serge Klarsfeld [ancien chasseur de criminels nazis, désormais soutien du RN] peut être aussi dupe d’un tel discours de dédiabolisation ?

Comment pensez-vous combattre ce reflux de l’antisémitisme ?

Je suis engagée au sein de la Licra [Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme] et je continue à intervenir dans les écoles. Je ne suis pas près de m’arrêter, mais je sais qu’il y aura la relève des Enfants Abadi. La famille du pasteur Garnier - membre du réseau Marcel - est très impliquée. J’en suis très reconnaissante. Au quotidien, je ne veux pas montrer aux antisémites que j’ai peur. Je veux affirmer, envers et contre tout, ma qualité de Française qui est aussi juive et profondément laïque. Et pour la première fois de ma vie, je vais porter une étoile de David autour du cou.

Vous dites ne pas supporter l’amalgame fait entre le gouvernement d’Israël et la judaïté. Pourquoi ?

Parce qu’il crée de l’antisémitisme. Le 7-Octobre [des attaques terroristes du Hamas qui ont fait plus de 1 200 morts côté israéliens], c’était ignominieux. Mais ça ne permet pas ce qui s’est passé après. Malgré l’accord de paix, il y a encore des bombardements sur la bande de Gaza. Tous les jours, il y a des morts. Les exactions que commettent les soldats, c’est désastreux, c’est une horreur. Je comprends que les Israéliens vivent dans la peur depuis 80 ans, entourés par des gens qui n’ont qu’une envie : voir disparaître Israël. Néanmoins, quand on parle de génocide, je pense que c’est une réalité. Quand on voit Itamar Ben-Gvir [ministre de la Sécurité nationale d’Israël classé à l’extrême droite] sabrer le champagne après le vote de la peine de mort exclusivement pour les Palestiniens, qui forcément seraient des terroristes, c’est insupportable.

En 2025, 75 conflits ont été recensés dans le monde. Les enfants en sont les premières victimes. Comment garder espoir en la paix ?

Après avoir témoigné, je me dis que j’ai laissé quelques pierres, quelque part, pour des futurs citoyens. Au lycée, je leur dis : « L’année prochaine, vous aurez 18 ans et un bulletin de vote entre les mains. Qu’est-ce que vous allez en faire ? Qui parmi vous est déjà engagé dans une association ? Le monde de demain vous appartient, est-ce que vous savez ce qu’il s’y passe ? Agirez-vous ? Je ne vous demande pas une réponse. Posez-vous la question vous-même. » À la fin de son discours au Sénat [en 1995], Moussa disait, encore et toujours : « Criez ! Hurlez ! Mais faites quelque chose. »