« Je dois avoir quelque part un énorme complexe d’infériorité » : Etienne Daho par Philippe Bouvard
Etienne Daho en 1992
© Elsa Trillat / Paris Match
« Mes gens » par Philippe Bouvard. En juin 1986, Etienne Daho s'était confié sur sa vie et sa musique à Philippe Bouvard. Un extrait de la rubrique tenu par le journaliste dans nos colonnes. Article publié dans Paris Match n°2091.
Allergique à la cravate, Etienne Daho a adopté une fois pour toutes le style passe-muraille : « Il faut que je sois très à l’aise dans mes vêtements pour oublier que je ne suis pas toujours à l’aise dans ma peau. » Parfaitement conscient au demeurant de l’importance du look dans un monde d’images où chaque artiste existe à travers son clip, il doit ses soixante-deux kilos moitié au sport qui permet d’évacuer simultanément le stress et les graisses, moitié au régime macrobiotique. Dans sa maison de Montmartre, il a fait aménager une salle de gymnastique, une pièce réservée aux bouquins et une autre aux disques : « C’est un bunker dont j’ai beaucoup de mal à sortir. »
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D’où sa propension, pour ne pas rester seul, à faire entrer les autres selon des critères de recrutement qu’il résume dans ce raccourci dénué d’hypocrisie : « Une fille qui reste et des amis qui passent. » Considérant qu’un couple est chaque fois unique, qu’il faut posséder certaines femmes mais pas toutes et que celle avec laquelle on vit doit être aussi complice qu’un copain, il avoue contradictoirement avoir eu longtemps un besoin hystérique de changement et ne jamais chasser la groupie : « Je trouve absurde et déplaisant d’utiliser le fait qu’on est connu pour séduire. Et puis, on ne sait jamais l’âge qu’elles ont. Or, je connais les lois… »
« Je ne parle jamais de mes parents »
Son trente-troisième anniversaire lui a causé un choc : « Je me suis rendu compte que j’étais très accroché à l’adolescence, à la jeunesse, bref à la possibilité d’être inconscient. » Du coup, il commence à envisager d’avoir des enfants : « J’y pense sérieusement, mais il faut que je fasse d’abord un casting. » Si, à table, il se contente de poulet et de poisson, il a un bœuf sur la langue dès qu’on le questionne sur sa famille : « Je ne parle jamais de mes parents parce qu’ils n’ont pas choisi de faire ce que j’ai fait ni de mes deux sœurs qui sont totalement extérieures au showbiz. »
Il consent tout juste à lever un petit coin du voile sur une adolescence claustrophobe et marginalisée : « J’ai essayé de découvrir les nouveautés avant les autres en lisant ce qu’ils ne lisaient pas et en écoutant ce qu’ils n’écoutaient pas. » Un Deug d’Arts plastiques inachevé et une licence d’anglais terminée, il songe un temps à unir ses deux passions pour le septième art et pour la langue de Shakespeare en faisant carrière dans le sous-titrage de films. Mais la Grande-Bretagne renvoie vite le petit Breton à la chanson : « En Angleterre, le métier de musicien est plus reconnu qu’en France, puisque là-bas les deux seules façons de s’en sortir sont le foot et le rock. »
« Le rock n’est pas du tout français. Son annexion constitue un kidnapping de culture. »
Se sentant plus près des Anglo-Saxons que des habitants du Sud de la France, il ne confond pas pour autant les patrimoines : « Le rock n’est pas du tout français. Son annexion constitue un kidnapping de culture. » Pas question de considérer cependant, comme Eddy Mitchell et tant d’autres, qu’il existe une culture rock : « Rock et culture ne vont pas ensemble. Le rock, c’est la spontanéité et l’innocence. Il doit rester sauvage et pur. » Comme il n’a jamais appris le solfège, il travaille avec un dictaphone en fredonnant les airs qui lui passent par la tête : « C’est beaucoup mieux ainsi. La voix humaine a moins de limites que douze cordes. »
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Pour ses textes bâtis à l’aide d’un lexique de mots qui sonnent mieux que d’autres dans sa bouche, il s’inspire des moments privilégiés, de la gamme des sentiments, des relations entre les gens et d’une mythologie personnelle où les Martiens et les soucoupes volantes se taillent la part du lion : « J’estime, comme le Petit Prince, que l’essentiel est invisible pour les yeux. » Avec l’expérience, il a fait de sa timidité, de son trac et de la gêne qu’il éprouve à être regardé autant de raisons de continuer à souffrir : « Sans peur, le métier artistique n’a plus d’intérêt et n’offre plus aucune chance de dépassement de soi-même. »
Ce qui ne l’empêche pas d’adorer la scène, les tournées et cette solitude de l’artiste au moment précis où il partage ses passions avec le plus grand nombre. Au Zénith, il a touché durant six soirs le septième ciel : « Ça ne me dérange pas que le public fasse plus de bruit que le chanteur quand il connaît ses textes par cœur, quand il s’est dérangé pour épouser sa réalité et quand il a décidé de transformer ses défauts en qualités. »
« Je suis un adepte du tourisme rapide. »
Auteur d’une biographie de Françoise Hardy (« Le livre d’un fan pour d’autres fans »), il a essayé d’écrire un roman pour éprouver la volupté d’aller plus loin que trois couplets et trois refrains. Après quoi il a monté une maison de production : « Cela permet de travailler dans l’ombre en oubliant qu’on est soi-même chanteur. » Il sait qu’il a gagné beaucoup d’argent, qu’il en a davantage qu’il croit et moins qu’on n’imagine, mais il laisse à un spécialiste le soin de faire les additions et de signer les contrats. Tout ce qu’il demande à son compte en banque est de lui offrir les moyens de partir fréquemment pour le bout du monde et de descendre dans les meilleurs hôtels : « Je suis un adepte du tourisme rapide. Ainsi n’extrait-on que le meilleur du pays qu’on visite et n’a-t-on pas le temps de se lasser. »
Naguère passionné pour la politique, il en est aujourd’hui complètement dégoûté : « Le débat gauche-droite est aussi absurde que le débat variétés-rock. Et puis, je trouve obscène la défense des intérêts et des ambitions. » Superstitieux, il ne se sépare jamais d’un quartz porte-bonheur trouvé sur la plage : « Le seul jour où je ne l’ai pas mis dans ma poche, je me suis tordu les chevilles sur scène. » Pas baptisé, incroyant, il n’est plus éloigné de penser que le fait d’avoir eu de la chance et d’être né sous une bonne étoile établit l’existence d’une force supérieure.
Chaque année, il voit approcher la saison chaude avec terreur : « Je hais les vacances, j’ai horreur du moment où tout s’arrête et où la vie est suspendue. » Le moment aussi où sonne l’heure de l’introspection et des bilans : « Je dois avoir quelque part un énorme complexe d’infériorité. D’ailleurs, si je n’avais pas été fâché avec moi-même, je n’aurais pas écrit de chansons. »