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"J'ai été violé pendant deux ans par un prêtre. Après, j'étais foutu"

Gabriel Frippiat avait 13 ans lorsqu'ont débuté les viols répétés commis pendant deux ans par le prêtre Henri Mathieux, son professeur au séminaire de Bastogne. "C'était pendant les années scolaires 1971-1972 et 1972-1973", se souvient-il alors que nous nous retrouvons autour d'un café, à Jambes. "À l'époque, on ne parlait pas de sexe, on n'avait aucune connaissance sur le sujet. Puis cela te tombe dessus, et tu te dis : c'est quoi, ça ?" Mais l'adolescent se tait. "Je suis le huitième de onze enfants, et dans les grandes familles, les parents ne sont pas nécessairement les référents. Tes parents sont plutôt tes aînés. Mais tu es souvent absent, tu pars deux semaines, parfois trois, à l'internat. Tu sais, tu sens qu'il n'y a rien de normal dans ce qui t'arrive, mais à qui en parler ? De plus, j'étais le cinquième des garçons, et les relations se font toujours en duo : Louis et Marc s'entendaient bien, Firmin et Georges aussi, ils étaient plus âgés que moi. Le fait d'être le cinquième a son importance."

Redoubler avec 66 %

En dehors des cours, les professeurs et les élèves du séminaire de Bastogne peuvent se rencontrer sur rendez-vous : un élève peut solliciter un professeur pour obtenir des explications supplémentaires, un professeur peut convoquer un élève qui n'a pas compris l'objet d'un devoir ou qui a chahuté. "Henri Mathieux s'est mis à m'appeler de plus en plus souvent. Il recevait les élèves dans son bureau, situé juste à côté de sa chambre… Je me disais que ce n'était pas possible, mais à chaque fois, j'étais obligé d'y aller. En juin 1972, j'obtiens 66 % : une réussite qui n'est quand même pas mal du tout. Pourtant, je me retrouve à devoir redoubler, sans que personne ne prenne ma défense. Je suis certain que c'est lui qui a voulu me garder sous son emprise. Ça a été épouvantable. Ensuite, mes comportements ont complètement dévié. J'étais ingérable. À quoi ça servait de travailler ? Vivre dans les mêmes murs que mon violeur, en sachant qu'il n'était jamais loin, que je pouvais le croiser, c'était une horreur."

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Dans la famille, personne ne s'alerte d'un changement de comportement. "Quand je faisais une connerie, ils pensaient : c'est normal, c'est Gabriel." Dans l'enceinte de l'école, certains devaient savoir. "Le professeur de musique nous disait qu'il fallait se méfier d'Henri Mathieux."

Ce n'est que près de quarante ans plus tard que Gabriel Frippiat pourra enfin se délivrer de son lourd secret. Nous sommes en 2008, les médias se mettent à relayer plusieurs cas de pédophilie dans l'église belge. La première fois qu'il ose en parler, c'est pour nier. "Je me rappelle avoir dit à une amie que j'avais connu un prêtre comme ça au séminaire de Bastogne, mais que je lui ai mis un coup de pied dans les couilles. Je n'ai pas pu en dire plus à ce moment-là."

Le "dossier Dutroux de l'Église"

Le dossier prend rapidement de l'ampleur. "En Flandre, il y a eu un grand remue-ménage, beaucoup moins en Wallonie. Les gens ont commencé à en parler. J'ai alors pu me confier à Isabelle, ma compagne, qui m'a beaucoup aidé. Par la suite, j'ai appris qu'Henri Mathieux était toujours curé, donc en contact avec des enfants de onze ou douze ans qui préparaient leur communion. Je me suis dit : ce n'est pas possible, je ne peux pas laisser faire. Je me suis battu pour l'écarter de tout."

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La pédophilie est une monstruosité parce qu'un prêtre est consacré pour amener un enfant à Dieu. Il le dévore dans un sacrifice diabolique, il détruit sa vie.

En 2010, la commission d'enquête "Abus sexuels au sein de l'église" est mise sur pied. Celle-ci recevra près de 500 plaintes. Peter Adriaenssens, l'auteur du rapport qui sera rendu, avait alors considéré qu'ils étaient face au "dossier Dutroux de l'Église". C'est l'époque où Gabriel Frippiat, qui a entre-temps déposé plainte contre Henri Mathieux, sent qu'il doit entrer dans la sphère publique et commence à témoigner dans certains médias. Il lui faut alors avertir d'autres membres de sa famille, expliquer pourquoi on allait le voir à la télévision aux jeunes filles d'Isabelle, prévenir sa mère et enfin lui dire ce qui lui est arrivé. "Je suis allée la voir pour lui expliquer la situation. Et avant que j'évoque le coupable, elle me coupe pour me dire : c'est Henri Mathieux. J'en ai encore des frissons maintenant : elle m'a donné son nom ! Elle ne m'a pas protégé, elle n'a rien dit, rien fait. Ça a été une grande baffe. C'est peut-être le moment le plus douloureux que j'ai vécu." Par la suite, une autre réaction le blessera : "Ma marraine m'a dit : mais qu'est-ce qu'on va penser des Frippiat maintenant ?"

Rendu à l'état laïc

Les médias, la justice : "C'était une nouveauté pour moi, je ne savais pas à quoi m'attendre. J'étais un peu sur la défensive. On m'a longtemps présenté comme une "victime présumée", ce qui était difficile à accepter. Il y a eu la commission d'enquête. Puis une instruction a été menée. Lors de son audition par la police, Henri Mathieux a tout nié. Par la suite, d'autres anciens élèves de Bastogne se sont manifestés. Et il a fini par reconnaître les faits. C'est une victoire, pour moi et pour les autres. Au final, le combat durera neuf ans, mais il a fini par être démis de ses fonctions, et rendu à l'état laïc".

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Gabriel Frippiat, pour qui le vélo est un antidépresseur, le sait, et il le dit sans ambages : "J'ai survécu. Comment se rendre compte de ce qui se passe quand on a 13 ans ? C'est bien après que j'ai découvert ce que peut être la vie. J'ai fait en sorte que la mienne continue de la meilleure manière possible. Et je ne m'en suis pas mal sorti : parmi les nombreuses personnes victimes d'abus sexuels que j'ai rencontrées, beaucoup ont eu des problèmes de drogues ou d'alcool. Certaines sont décédées. C'est horrible". Pour autant, les regrets sont bien réels. "Tu t'en sors, et en même temps, il a tout cassé. Après les viols, j'étais foutu, alors que j'étais très bon en français, en latin, en grec. Je voulais être professeur, j'ai raté plein de choses. L'abus sexuel est aussi un abus de confiance, un abus d'autorité."

Obtenir réparation

En février 2016, le pape François affirmait : "La pédophilie est une monstruosité parce qu'un prêtre est consacré pour amener un enfant à Dieu. Il le dévore dans un sacrifice diabolique, il détruit sa vie". "Jusqu'ici", constate non sans amertume Gabriel Frippiat se rappelant le moment, "ces propos ont peu changé la manière dont l'Église nous traite."

Aujourd'hui, avec d'autres, il se bat pour obtenir une réparation. "Elle peut être vaste, mais évidemment, elle peut être financière. Je n'ai pas eu la vie professionnelle que je voulais avoir. Certains d'entre nous sont en difficulté, ils ont des traitements médicaux lourds ou des séquelles. Quand quelqu'un fait de la prison, il perd sa liberté, il paie. Mathieux, lui, a été reconnu coupable, mais n'a pas été condamné. Et c'est vous et moi qui le payons aujourd'hui, à travers la pension qu'il reçoit de l'État."

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Au fil de ces seize années de combat, "il y a eu quelques belles rencontres, mais surtout d'innombrables difficultés et beaucoup d'engagement. Il ne faut pas oublier que la procédure judiciaire te coûte si tu prends un avocat. Pendant toutes ces années, il a fallu aller à Gand, à Bruxelles… Tu fais beaucoup de déplacements, c'est du temps, de l'argent. Et ça prend une large part de ton esprit, c'est envahissant. Sans oublier l'impact sur ta famille".

Reconnu victime

En septembre 2019, Gabriel Frippiat est averti par courrier d'une décision du pape François, relayée par le cardinal Joseph De Kesel, l'archevêque de Malines-Bruxelles : "Je déclare coupable Monsieur l'abbé Henri Mathieux d'avoir commis le délit d'abus sur Monsieur Gabriel Frippiat quand celui-ci était mineur et, par conséquent, vu la gravité des faits, je lui inflige la peine de renvoi de l'état clérical". C'est une étape importante : il est enfin pleinement reconnu comme victime. En novembre dernier, il a fait le voyage jusqu'à Rome, avec d'autres, pour une entrevue avec le pape Léon, mais sans résultat : à ce jour, l'indemnisation financière n'est toujours pas réglée. "La société civile fait le boulot, le gouvernement aussi, mais pas l'Église. Fabien Lejeusne, le nouvel évêque de Namur, ne s'est pas encore manifesté. Le silence de l'église n'aide personne. J'attends aussi un geste du Roi : il n'est jamais venu vers nous, n'a jamais demandé à nous rencontrer, même discrètement. Nous sommes ses citoyens, cela se passe dans son pays. Le silence du palais est assourdissant."

"Basta"

Ce long chemin vers la reconnaissance et l'indemnisation a aussi connu une belle victoire : "La suppression de la prescription en cas de viol sur un enfant quand il est mineur est un des combats que j'ai menés, avec d'autres. Et on y est arrivé. C'est pas mal, je trouve". Aujourd'hui, au sein de la petite communauté des victimes de faits de pédophilie au sein de l'église, qui s'est surnommée "Basta", Gabriel Frippiat veut être là "pour ceux qui ont besoin d'en parler".

Souriant, déterminé, l'homme en qui se devine encore l'enfant espiègle qu'il a été clôt notre échange par ces mots, simples, essentiels : "Il suffirait d'un geste de l'Église pour que cela se termine".

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