"J’ai appris sur YouTube" : "injectrice esthétique" à Montpellier, elle pique des dizaines de jeunes femmes sans le moindre diplôme
(SÉRIE 4/4) Instagram, Snapchat, TikTok… Sur les réseaux sociaux, les injections esthétiques clandestines séduisent par leurs prix cassés et leurs promesses de transformation. Derrière ces pratiques illégales se cachent pourtant des parcours souvent marqués par les complications, les regrets et les séquelles. À travers une série de témoignages, victimes et injectrice clandestine racontent l’envers d’un marché parallèle en pleine expansion.
Sur son téléphone, les notifications s’enchaînent. “Coucou, tu fais les lèvres ?” “Tu as encore de la place cette semaine ?” “C’est combien pour les pommettes ?” Sarah*, injectrice montpelliéraine fait défiler les messages sans émotion.
Depuis plusieurs années, c’est comme ça que commencent ses journées. Pas de secrétariat. Pas de cabinet. Pas de diplôme. Seulement Snapchat, TikTok et Instagram. “Elles veulent des lèvres, des pommettes, parfois le nez. Moi, j’ai les seringues”. À 26 ans, cette Montpelliéraine affirme avoir injecté des dizaines de jeunes femmes.
Aucune formation médicale. Aucun encadrement. “J’ai appris en regardant des vidéos sur YouTube”. Elle hausse les épaules. Comme si apprendre à injecter un visage derrière un écran était presque banal. “Franchement, je ne voyais pas le problème. Une piqûre, c’est une piqûre, c’est pas bien compliqué à apprendre”.
Le prix du risque
Quelques centaines d’euros d’un côté, parfois à peine une centaine de l’autre. C’est sur cette différence de prix que prospère le marché des injections clandestines. Dans une clinique reconnue, une séance de Botox coûte en moyenne 450 euros, tandis qu’une seringue d’acide hyaluronique est facturée autour de 400 euros. Selon les zones traitées et le nombre de seringues nécessaires, une prise en charge complète du visage peut rapidement dépasser 1 500 euros. Sur les réseaux sociaux, des injectrices promettent le même résultat pour un quart du tarif. Un argument qui séduit, mais qui fait sauter toutes les garanties. En France, les injections esthétiques sont strictement réservées aux professionnels habilités et les produits injectables contenant de l’acide hyaluronique ne peuvent être vendus ou délivrés qu’à ces derniers. Hors de ce cadre, les risques sont bien réels : infections, nécroses, granulomes, voire séquelles irréversibles. Quant à celles et ceux qui pratiquent ces injections illégalement, ils s’exposent à des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende.
L’offre et la demande
Le plus frappant n’est pas ce qu’elle raconte. Sarah* n’a aucun doute. Aucune culpabilité. Aucun remords. Pour elle, ce commerce répond simplement à une demande. “Les filles viennent parce qu’elles n’ont pas les moyens d’aller chez un médecin. Si c’est pas moi, elles iront voir quelqu’un d’autre”.
Ses clientes ont souvent entre 18 et 25 ans. Des étudiantes. Des jeunes salariées. Des instagrameuses débutantes. Toutes arrivent avec les mêmes photos enregistrées dans leur téléphone. “Elles me montrent des influenceuses. Elles veulent exactement la même bouche. Parfois elles me disaient : "Tu peux me faire celle-là ?"”
Selon une étude rapportée par BFM, 40 % des Français ont déjà fait ou envisagent d’avoir recours à la médecine esthétique. Un chiffre plus important chez les femmes âgées de 18 à 35 ans : 52 % d’entre elles ont déjà fait des injections. Pour les professionnels de santé, la banalisation de ces pratiques sur les réseaux sociaux contribue à faire oublier qu’il s’agit avant tout d’un acte médical.
Des produits inconnus
Sarah*, elle, voit surtout un marché. Et beaucoup d’argent. “Je peux gagner jusqu’à 1 000 euros en une matinée. Je payais mon loyer en deux trois jours quand j’étais flemmarde”. À ce rythme-là, les clientes s’enchaînent. Le bouche-à-oreille fait le reste.
Une publication Instagram. Quelques photos "avant-après". Des stories éphémères. Le carnet de rendez-vous se remplit. Les produits ? Elle les commande sur des sites étrangers, provenant d’Europe de l’Est. “Je regardais surtout les prix. Tant que ça ressemblait à ce que les autres injectaient, ça m’allait”.
"Je mets des gants"
Elle ne sait pas précisément ce que contiennent les seringues. Ni dans quelles conditions elles ont été fabriquées. Pourtant, elle continue. En juillet 2023, les gendarmes démantèlent dans le Nord un réseau d’injectrices clandestines ayant réalisé plusieurs centaines d’injections en deux ans. Plus de 120 000 euros auraient été engrangés.
Lors des perquisitions, les enquêteurs découvrent des seringues, des produits de comblement non autorisés et des fioles dont certaines sont périmées. Les analyses montreront que certains produits présentaient une concentration bactérienne jusqu’à cinquante fois supérieure aux normes sanitaires.
Sarah* dit avoir entendu parler de cette affaire. Elle ne semble pas s’y reconnaître. “Moi, je faisais attention”. Attention comment ? Elle hésite. “Je mets des gants… Je désinfecte quoi”. Puis elle reprend. “Après, si elles ne sont pas contentes, c’est leur problème. Elles savent très bien que je ne suis pas médecin”.
“Je sais très bien ce que je fais"
La responsabilité est renvoyée aux clientes. Le risque devient leur choix. Le geste médical se transforme en simple prestation esthétique. Pourtant, en France, injecter de l’acide hyaluronique ou de la toxine botulique est un acte médical exclusivement réservé aux médecins. L’exercice illégal de la médecine est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende, même si, dans les faits, les condamnations restent souvent limitées. Sarah* se lève de sa chaise, lève les yeux au ciel avant de conclure : “Je sais très bien ce que je fais, mais elles aussi”.