Islande : le rejet des négociations d'adhésion, un coup dur pour l'élargissement de l'UE
L'Islande a dit non à la réouverture des négociations sur son adhésion à l'Union européenne, et le revers est douloureux.
Avec 52,5 % des voix, les électeurs islandais ont rejeté l'idée de relancer le processus d'adhésion mis en pause en 2013.
Même si le référendum ne portait pas directement sur l'adhésion à l'UE elle-même, les Islandais ont en pratique fermé la porte, au moins pour un avenir proche, privant le bloc d'un nouveau membre potentiel prometteur dont le chemin vers l'adhésion aurait été relativement simple.
Et même si l'Islande est déjà fortement intégrée à l'UE via l'Espace économique européen et l'espace Schengen, la décision de ne pas relancer les discussions intervient à un moment fragile pour le bloc.
Bruxelles s'efforce d'afficher sa puissance stratégique dans la région arctique face à une administration américaine belliqueuse, tandis que sa stratégie d'élargissement peine à produire des résultats concrets en Europe de l'Est.
La pêche a davantage compté que les menaces de Trump
Une première lecture de ce résultat serré suggère que l'attitude offensive du président américain Donald Trump vis-à-vis de la région arctique n'a pas rapproché les Islandais de l'UE.
Son intérêt répété pour l'acquisition du Groenland – et ses propos qui ont parfois brouillé la distinction entre ce territoire danois et l'Islande – ont souligné l'importance croissante de cette région clé pour l'équilibre mondial des puissances.
La position stratégique de l'Islande dans l'Atlantique Nord a donc pris une nouvelle importance. Pour les partisans de l'adhésion à l'UE, la posture américaine renforçait l'argument selon lequel le pays serait plus en sécurité au sein de l'Union.
Ce rejet pourrait signifier que, pour une majorité de la population de l'île, ces arguments ne suffisaient toujours pas à l'emporter sur les préoccupations liées à la souveraineté et au contrôle national.
La campagne a plutôt été dominée par des lignes de fracture bien connues qui structurent le débat islandais sur l'adhésion à l'UE : le contrôle de la pêche et de l'agriculture, la souveraineté et le modèle économique du pays.
La perspective de négocier la gestion du secteur de la pêche dans le cadre de la politique commune de la pêche de l'UE a davantage effrayé les Islandais que les revendications de Trump sur le Groenland voisin.
Les partisans du "non" se sont également beaucoup appuyés sur les mises en garde selon lesquelles accorder davantage de pouvoir à Bruxelles en matière de politique économique se ferait au détriment du contrôle national.
Les promoteurs de la reprise des négociations n'ont pas réussi à convaincre l'opinion que les avantages d'une intégration politique complète compenseraient la perte d'autonomie qu'impliquerait l'adhésion, en partie parce que le soutien de la coalition au pouvoir est resté assez tiède.
La Première ministre Kristrún Frostadóttir a surtout présenté le référendum comme l'occasion de décider ensemble de l'avenir du pays, en soulignant prudemment qu'il est impossible de savoir si les avantages l'emportent sur les inconvénients avant d'avoir réellement négocié les conditions de l'adhésion.
Un revers pour le message européen sur l'élargissement
Pour Bruxelles, le symbole politique de ce vote est encore plus négatif.
L'UE tente de redonner à l'élargissement une dimension stratégique, en particulier depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, en accélérant la procédure pour l'Ukraine et la Moldavie tout en maintenant les pays des Balkans occidentaux dans son orbite grâce à des investissements et des partenariats.
L'ajout de l'Islande, une démocratie stable alignée sur les règles de l'UE, à la liste des pays candidats aurait offert un nouvel éclairage sur la stratégie d'élargissement, en montrant que l'adhésion reste attractive pour les pays riches et que l'UE peut s'étendre dans toutes les directions.
Au lieu de cela, une réussite potentielle, presque acquise, s'est transformée en revers d'image pour Bruxelles : même un pays étroitement aligné peut considérer l'adhésion comme un pas de trop.
La défaite au référendum ravive inévitablement le souvenir de certaines des confrontations les plus douloureuses de l'UE avec les votes populaires, à l'intérieur comme à l'extérieur du bloc.
En 2005, les électeurs français et néerlandais ont rejeté le projet de traité constitutionnel, portant un coup sévère à la tentative de l'UE de doter son projet politique d'une loi fondamentale.
L'Irlande a offert un autre rappel des risques politiques liés aux référendums en rejetant le traité de Lisbonne – qui remplaçait la Constitution européenne – en 2008, avant de l'approuver lors d'un second vote l'année suivante.
Le précédent le plus proche du refus islandais est la décision de la Norvège de dire non à l'adhésion à l'UE à deux reprises, en 1972 et en 1994. Dans les deux cas, les inquiétudes concernant la souveraineté et le contrôle des ressources naturelles – en particulier la pêche – ont joué un rôle central, ce qui pourrait également valoir pour les électeurs islandais.
De même, la Suisse a à plusieurs reprises rejeté des formes plus poussées d'intégration européenne, comme l'adhésion à l'Espace économique européen, tout en conservant des liens économiques étroits avec le marché unique sur une base sur mesure.
Comme dans les cas précédents, ce "non" à la réouverture des négociations d'adhésion ne signifie pas nécessairement que les Islandais sont anti-européens, ni qu'il nuira aux relations du pays avec l'UE. Mais il constitue pour les Européens un rappel peu réjouissant : plus le monde paraît incertain, plus le contrôle national peut sembler précieux.