taraskuzio.com

Interview. Meurtres de nouveau-nés : « Chaque situation est particulière mais des typologies existent »

À Orange (Vaucluse), la police a retrouvé dans la nuit de lundi à mardi des corps de nouveau-nés chez un couple, dont la femme avait accouché lundi d’un bébé en bonne santé. Une enquête a été ouverte pour meurtre sur mineur de moins de 15 ans. Comment est-il possible de commettre l’impossible ? Patrick Ange-Raoult, professeur de psychopathologie à l’université catholique de Lyon et psychologue clinicien, répond à nos questions. Ex-expert judiciaire, il explique que les néonaticides touchent tous les milieux sociaux mais que les raisons qui poussent à l’acte dépendent de plusieurs raisons : familiales, financières et aussi psychologiques.

Que se passe dans la tête d’une femme, en déni de grossesse, qui est en train d’accoucher ?

« Plusieurs choses se cachent derrière ce que l’on appelle couramment un déni de grossesse. Il y a la femme qui n’a effectivement aucune idée qu’elle est enceinte, et dans ce cas le déni est total. Mais dans la réalité, il y a aussi des individus qui ont des dénégations de grossesse : c’est-à-dire qu’elles ont la perception que c’est probablement une grossesse mais elles ne veulent pas en savoir plus, car elles ne l’acceptent pas. Et puis, il y a enfin la dissimulation, où on va cacher sa grossesse jusqu’à l’accouchement que l’on va faire seule. L’enfant est ensuite tué ou donné à l’adoption. »

Vous avez été expert judiciaire. Est-ce qu’il y a des profils types dans les néonaticides ?

« Chaque situation est particulière mais des typologies existent. On a la grande adolescente, un peu isolée qui a peu d’informations et des interdits familiaux très forts. Souvent, ça débouche sur des scénarios d’accouchement dans les toilettes du lycée et elles se débarrassent du corps de l’enfant dans une grande culpabilité. On a aussi une forme plus mélancolique chez certaines femmes, qui ont une vision très négative des conséquences de la grossesse. Dans des cas de mélancolie altruiste, elles trouvent la vie tellement insupportables et sans perspective qu’elles préfèrent tuer l’enfant pour les protéger des malheurs de la vie en tentant ensuite de se suicider.

Enfin, on a des formes où c’est la gestation psychique qui est entravée, c’est-à-dire que la future mère est dans l’impossibilité de se projeter avec son enfant et d’imaginer une place dans sa vie car elle ne le considère que comme un corps étranger. Souvent, on repère des histoires familiales complexes dans la vie de ces femmes et l’enfant vient apporter une signification inquiétante, négative et donc pas acceptable. »

« Les néonaticides ont toujours existé »

Tous les milieux sociaux sont-ils touchés ?

« Oui, même s’il y a des milieux plus exposés quand il y a une fragilité sociale. Mais contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas que les pauvres. Les néonaticides ont toujours existé : même au XXe siècle, on retrouvait des cadavres de bébé en bord de Seine. Il s’agissait de bébés conçus hors mariage dans des familles de milieux relativement aisés notamment. À cette époque, chez les pauvres, c’était le surnombre d’enfants, ceux en plus qu’on ne pouvait pas nourrir. Mais depuis les années 1970, le bébé est devenu une personne à part entière et un néonaticide heurte la sensibilité et cela paraît inconcevable désormais. »

Dans certaines affaires, le corps des bébés est gardé à proximité. Qu’est-ce que cela dit ?

« Ça interroge effectivement. Cela dit qu’il y a un lien qui s’est établi entre le bébé mort et la mère. Est-ce que c’est par culpabilité qu’elle garde le corps, pour conserver un lien malgré tout ? Cela donne l’impression que les mères n’ont pas pu se détacher. Et puis il y a le cas des enfants enterrés et c’est encore autre chose, on comprend la dimension de ne pas se faire prendre. Mais dans le cas d’une indifférence complète ou avec des psychoses maniaco-dépressives, on ne conserve pas le corps car c’est ce qui fait trace d’un lien qui n’a pas pu se structurer. »

« Cela peut provoquer un sentiment de répulsion de la part de la famille » 

Est-ce qu’il y a un soulagement quand le crime est découvert ?

« Cela dépend des personnes. Pour celles qui ont une culpabilité ou une honte, ça peut être le cas. À l’autre extrême, il peut y avoir des personnes qui se demandent pourquoi on les embête avec ça : elles avaient un problème et l’ont résolu. Elles sont dans un fonctionnement psychopathique. Souvent, celles qui ont transgressé la loi sans se sentir coupable vont être dans le déni et la dissimulation jusqu’à ne plus pouvoir, et même à ce moment-là, elles ne vont reconnaître qu’à demi-mot. »

Comment s’en remet-on quand on est mère ? Et pour sa famille ?

« Cela peut provoquer un sentiment de répulsion de la part de la famille car on a transgressé un interdit majeur et impardonnable. Très souvent, on voit que les conjoints soutiennent la mère, ils font alliance. Et ce qui va se mettre en place est un non-dit familial qui aura des conséquences sur les générations suivantes car ce non-dit va surgir ailleurs. »

« S’il y a un procès, il permet de lever une partie du non-dit »

Un procès peut-il être salvateur dans ce cas ?

« S’il y a un procès, il permet de lever une partie du non-dit. Cela rappelle l’interdit de tuer ses enfants et a un effet de réassurance auprès des membres de la famille ébranlés par le système de sécurité familial qui s’est écroulé à l’annonce des faits. Le procès est en soi nécessaire, au moins symboliquement, sans parler de peine, car il permet de signifier des interdits fondamentaux. »

Quels accompagnements existent dans ces affaires après un procès ?

« Je pense qu’aujourd’hui, dans les jugements qui sont donnés, les experts demandent toujours un suivi psychologique ou psychiatrique. Il y a aussi un nombre croissant de services qui accompagnent ces situations de violences intrafamiliales, ils sont précieux. »