Injections illégales : l’Agence régionale de santé 06 alerte face à une hausse massive des signalements
Le drame récent d’une jeune Niçoise décédée d’un arrêt cardiaque suite à une injection d’acide hyaluronique, dans un institut de beauté, a défrayé la chronique. Il n’est malheureusement que la partie émergée d’un iceberg aux proportions vertigineuses. Derrière les images lisses des réseaux sociaux et les bouches pulpeuses affichées sur Instagram, Snapchat ou TikTok, les injections pratiquées hors cadre médical se sont organisées en véritable marché parallèle.
Une pharmacienne inspectrice de l’Agence Régionale de Santé (ARS) 06, nous dévoile l’ampleur d’un phénomène qui échappe encore largement aux autorités. « On assiste à une véritable explosion des injections illégales ; les signalements d’actes de ce type ont été multipliés par 10 en quatre ans. »
La progression des demandes d’injection, qui émaneraient d’une population plus diverse qu’on ne le suppose, s’explique notamment par une forme d’assuétude psychologique face au vieillissement ou aux standards de beauté véhiculés par les réseaux sociaux : « Ce n’est pas une addiction au sens biologique, mais c’est addictif ; une fois qu’on s’est habitué à avoir un visage avec des lèvres pulpeuses ou sans rides, on veut maintenir cet effet. Et comme l’acide hyaluronique ou le Botox s’estompent au bout de quelques mois, la clientèle est obligée de revenir. » La rentabilité de ce marché alimente ainsi une prolifération des « fake injectors ». « Une femme contrôlée à Nice - et qui faisait de la liposuccion chez elle - générait plus de 8 000 euros par jour ! »
Des prix défiant toute concurrence
La clientèle est d’autant plus facile à séduire que les tarifs proposés sont bien inférieurs à ceux pratiqués par les professionnels de santé autorisés. « Sur le marché parallèle, la facture est souvent divisée par quatre… »
Mais l’économie réalisée peut se payer très cher. « Ces actes hors cadre médical exposent chaque jour des usagers, souvent jeunes, à des urgences vitales et à des mutilations irréversibles. Les substances injectées et les seringues, achetées sur Internet, ne sont pas autorisées en France ni en Europe. » Selon la pharmacienne, au-delà de la qualité des produits et de leur défaut de traçabilité, « le problème majeur, réside dans l’acte en lui-même et l’incapacité de gérer l’urgence ou des complications. Pour la jeune fille décédée à Nice, de la lidocaïne (anesthésique local visant à atténuer la douleur lors d’injections) aurait été injectée dans une veine, ce qui peut être très dangereux. Un médecin aurait immédiatement compris ce qu’il se passait et pris les mesures adaptées, comme injecter un antidote. »
"Dans les locaux, la mise en scène est souvent parfaite"
L’illusion de la sécurité
L’inspectrice rappelle ainsi qu’une injection ne se limite pas à un geste technique. « Réaliser des injections réclame une bonne connaissance de l’anatomie complexe des vaisseaux. Le médecin doit aussi évaluer au préalable les antécédents médicaux et les allergies pour prévenir un choc anaphylactique. Et être en capacité de réanimer la patiente, le cas échéant ».
Si certaines clientes, même informées des risques, accordent leur confiance à des « fake injectors », c’est aussi parce que tout est conçu pour leur donner l’illusion de la sécurité. « Dans les locaux, salon de coiffure, d’onglerie, et même à domicile, la mise en scène est souvent parfaite : masque, surblouses, gants, charlottes, linges blancs propres … », rapporte la pharmacienne, avant d’alerter : « Prendre ces précautions, désinfecter une table d’examen et y poser un champs ne garantissent ni l’asepsie ni la maîtrise des risques, notamment vasculaires. »
Contrôles renforcés et évolution de la réglementation
Face à cette pieuvre clandestine, l’ARS 06 travaille désormais avec la justice et les forces de l’ordre. Ensemble, ils s’apprêtent à mener « des opérations coup de poing ciblées à grande échelle dans les Alpes-Maritimes et la région PACA avant une communication conjointe avec les parquets ». Dans leur viseur, les pratiques clandestines, mais aussi les « pseudo-formations délivrées par des pseudo-organismes ».
Mais, la pharmacienne-inspectrice est bien consciente que la répression ne suffira pas. « Tant que la demande restera forte - il ne s’agit pas de porter de jugement moral sur ces demandes - et que l’offre légale sera limitée et chère, un marché parallèle continuera à prospérer. »
À plus long terme, le ministère de la Santé envisage donc de modifier la réglementation pour casser le monopole très restrictif des spécialistes. «Aujourd’hui, le Botox ne peut être injecté que par quatre types de spécialistes : dermatologues, chirurgiens plastiques, ORL et, ophtalmologues. Une ouverture aux médecins généralistes est envisagée - sous réserve d’une formation spécifique.» Avec une précaution : « pour préserver l’accès au médecin traitant, une limitation de l’activité en chiffre d’affaire ou en temps de travail est prévue.»
S’agissant de l’acide hyaluronique, aujourd’hui réservé aux médecins, « une réflexion est aussi en cours sur une délégation d’actes à des infirmières formées, sous la supervision directe d’un médecin.»
Autre piste : agir sur les tarifs. « Aujourd’hui, ils sont libres - certains réalisent des marges considérables. Une réflexion est en cours pour encadrer et plafonner le prix des injections. »
Certaines mesures, déjà en vigueur dans d’autres pays en Europe, ont porté leurs fruits.