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Il y a cent ans, des écrivains ont incarné l’utopie intellectuelle de Port-Cros : un drapeau flotte désormais au fort de la Vigie pour célébrer leur mémoire

Port-Cros, octobre 1925. Un certain Jean Paulhan passe cinq jours d’ensauvagement dans le maquis avec pour tout confort un réchaud. Il est le tout nouveau directeur de la Nouvelle revue française (NRF). Excédé par les caprices des auteurs, il avait réclamé et obtenu de son employeur, Gaston Gallimard, quelques jours de vacances.

De retour à la civilisation, il ressemble à un vagabond avec ses cheveux hirsutes qui lui vaudront le surnom de « hibou » et son pantalon déchiré. Sur le port, il converse fortuitement avec Marceline Henry, qui lui révèle être abonnée à la NRF ! Celle qui deviendra la Dame blanche de Port-Cros possède plus de la moitié de l’île. L’année suivante, il revient et obtient la location pour le franc symbolique par an du fort qui domine toute l’île : la Vigie. Il n’en vaut pas plus. Édifié en 1813 sur ordre de Napoléon, puis abandonné, il est en ruine.

Il est toutefois composé de cinq casemates, de commodités, d’une ancienne poudrière et d’un mirador. Le potentiel est immense, comme la tâche qui attend Jean Paulhan et ses amis dont le Franco-Uruguayen Jules Supervielle qui séjournait déjà sur l’île, au fort du Moulin.

« Les six habitants du village ont cessé de nous regarder avec ironie »

Edifié en 1813 sur ordre de Napoléon, le fort de la Vigie a été abandonné puis réarmé lors de la Seconde Guerre mondiale.
Edifié en 1813 sur ordre de Napoléon, le fort de la Vigie a été abandonné puis réarmé lors de la Seconde Guerre mondiale.
O. B. / Var-matin

« C’est à dos d’homme qu’il faut monter jusqu’à la Vigie, par un sentier de 4,5 kilomètres et escarpé, nos cinquante caisses. C’est assez terrible mais nous avons fait venir deux déménageurs d’Hyères : les six habitants du village ont cessé de nous regarder avec ironie », décrit le directeur de la NRF à Gaston Gallimard.

Olivier Rolin  est l’invité de cette 12e édition des Rencontres de Port Cros et échangera avec le public autour de son livre La Guerre Eternelle.

« Nous embellissons la Vigie, dira-t-il à l’été 1928. Hier, aux accents de l’hymne uruguayen chanté par Supervielle, nous avons planté dans la cour (où ne poussent que des immortelles, des herbes-à-chats et des chardons) huit arbres-de-la-pampa. Il semble réussir à Port-Cros. J’ai aussi travaillé à dégager les pins et les arbousiers du fond de la cour. » Notamment pour jouer aux boules !


Ce même été, Supervielle qui aperçoit le voilier de Saint-John-Perse en approche, envoie ses deux filles l’accueillir à la nage avec des corbeilles de fruits frais, telles des ondines. L’auteur britannique d’Éloges et Amers y séjournera avec Richard Aldington ce dernier se sentant « plein d’entrain » à vivre sur « l’île enchantée » et à terminer son roman sur la guerre de 14-18 Death of a hero.

DH Lawrence y viendra à son tour. En pleine crise de tuberculose, insulté par la presse britannique pour la sortie de L’amant de Lady Chatterley, lui ne goûta guère l’austérité du lieu.

« Ils l’appelaient la sauvagerie de Port-Cros »

« Une partie de la littérature générée par la Nouvelle revue française s’est faite ici, dans ce phalanstère des lettres », estime l’éditrice Claire Paulhan, petite-fille de Jean Paulhan.
« Une partie de la littérature générée par la Nouvelle revue française s’est faite ici, dans ce phalanstère des lettres », estime l’éditrice Claire Paulhan, petite-fille de Jean Paulhan.
O. B. / Var-matin

« C’était un endroit rude, peuplé de rats qui mangeaient les portes. C’était difficile de le réaménager chaque été. Ils l’appelaient d’ailleurs la sauvagerie de Port-Cros, assure l’éditrice Claire Paulhan qui consigne depuis des années tous les écrits sur le sujet. Ma grand-mère Germaine gérait l’intendance et l’approvisionnement du fort. Il se faisait à dos d’âne quand il ne s’échappait pas dans le maquis ! Une vingtaine d’écrivains venaient chaque été y passer des vacances heureuses et fructueuses, de quelques jours ou plusieurs semaines, certains avec femmes et enfants et repartaient avec des étoiles dans les yeux. Une partie de la littérature générée par la Nouvelle revue française s’est faite ici, dans ce phalanstère des lettres (1). »

De 1927 à 1939, ces écrivains (2) publiés dans la NRF et chez Gallimard ont incarné l’utopie intellectuelle de Port-Cros. Pour lire, écrire, raturer, confronter, partager, mais aussi contempler les étoiles allongés sur le mirador, débroussailler les ronces, planter de nouvelles essences et surveiller d’éventuels départs de feux de forêt comme l’exigeait le bail.

Perché à 199 mètres, le fort de la Vigie offre une vue imprenable sur l’île du Levant.
Perché à 199 mètres, le fort de la Vigie offre une vue imprenable sur l’île du Levant.
O. B. / Var-matin

« Je préférerais beaucoup être avec vous à frayer un chemin vers la mer à Port-Cros, malgré ce souvenir des ampoules aux mains », écrit Henri Michaux habitué des années 1930-1935, à Jean Paulhan. Mais en 1939, l’horizon est bouché. « Ce ne sont, de l’île à la côte, que torpilleurs, sous-marins, cuirassés, bombardements et canonnades. Tout s’achève la nuit par des fusées. L’île est prise entre deux filets d’acier », écrit Jean Paulhan à Henri Pourrat.

En septembre, le fort de la Vigie à Port-Cros est réquisitionné par la Marine nationale. Fin des vacances de la NRF à Port-Cros. En 1946, la guerre est finie, la Vigie reste militaire et l’utopie s’est évaporée. « La communauté a volé en éclats mais que cela ait duré douze ans est extraordinaire », sourit Claire Paulhan.

Hibou Petit-Duc sur fond orange

La petite-fille de l’initiateur de cette aventure peu commune a des larmes aux yeux au moment de voir flotter le drapeau du centenaire dans la cour du fort de la Vigie. De couleur orange comme voulu par le poète Valéry Larbaud, il figure un hibou Petit-Duc dessiné par Jean Paulhan avec la mention « 100 ans d’écriture ».

L’Association des amis de Port-Cros a obtenu que la Direction générale de l’armement (DGA) leur ouvre les portes de la Vigie qui sert aujourd’hui de poste optique pour les essais de missiles lancés de l’île du Levant.

Vue de la baie de Port-Cros depuis le sentier qui monte au fort de la Vigie.
Vue de la baie de Port-Cros depuis le sentier qui monte au fort de la Vigie.
O. B. / Var-matin

Après une matinée d’échanges avec l’auteur Olivier Rolin dans le cadre des Rencontres littéraires, une trentaine de personnes a gravi la route des forts. Comme le faisaient leurs illustres prédécesseurs. 199 mètres plus haut, les odeurs de menthe sauvage, de myrte et de fleurs d’Immortelle leur chatouillent les narines. Comme depuis toujours. Minute de silence, discours, points de vue étourdissants sur les intenses de bleu et l’horizon. Certains frissonnent en repensant à ces douze années d’aventure au « fort de la NRF » qui ont durablement marqué les esprits.

  1. Néologisme du philosophe Charles Fourier pour désigner un lieu abritant une communauté de travail et de vie en harmonie.

  2. Les écrivains qui ont séjourné à Port-Cros entre 1927 et 1939 : Marcel Arland, Jacques Audiberti, Julien Benda, Benjamin Crémieux, Pierre Drieu La Rochelle, André Gaillard, André Gide, Bernard Groethuysen, Marcel Jouhandeau, DH Lawrence, Henri Michaux, Jean Paulhan, Elisabeth Porquerol, Denis de Rougemont, Saint-John-Perse, Jean Schlumberger, Jules Supervielle, Henri Thomas.