« Il n’était pas fait pour le XXe siècle » : entre paillettes et austérité, les deux faces de Jean Gabin
Jean Gabin avec Sophia Loren et Paul Bocuse en 1976.
© BONNOTTE JEAN PIERRE/SIPA / BONNOTTE JEAN PIERRE/SIPA
Olivier Rajchman 17/08/2026 à 07:01
JEAN GABIN, MON PÈRE (3/5) - Mathias Moncorgé, le fils de Jean Gabin, nous rapporte quelques anecdotes sur l’intérêt que portait son père aux artistes populaires et son goût immodéré pour les shows de Maritie et Gilbert Carpentier qui lui rappelaient tant le music-hall de ses débuts.
Gabin, « la France » ? Si l’acteur aux 95 films a fini par incarner l’image du Français, jusque dans ses contradictions, c’est parce que sa sensibilité paraît avoir évolué avec le temps, depuis l’ouvrier Front populaire de La Belle Équipe jusqu’au banquier patriarche des Grandes familles. Au point de brouiller les pistes ?
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« Papa avait ses idées, reconnaît Mathias Moncorgé, mais il ne parlait ni de politique, ni de religion. Il disait « je ne vote pas », ce qui est archi-faux. Lors des élections, il était le premier à déposer son bulletin à 8 heures du matin, aux Aspres dont dépendait notre maison à La Pichonnière. Quand maman lui demandait : « Tu m’emmènes ? », il lui disait « Non. Tu votes de ton côté, moi du mien ! »
Il se proclamait anarchiste et royaliste, ce qui n’est pas forcément paradoxal comme l’a expliqué Michel Onfray. Pour moi, papa était de droite… sauf qu’il n’y avait pas plus social que lui ! Lorsqu’on lui demandait s’il était gaulliste, il répondait : "Non ! Je suis maréchal de Hautecloque [Leclerc]. Recevant un jour un ami proche à La Pichonnière, il lui a dit : "Tu vois ? On est la dernière race de hobereaux !" Comme l’a relevé justement Florence, il n’était pas fait pour le XXe siècle. »
Amateur de variétés et de culture populaire
La star de Pépé le Moko ne rejette pourtant pas la modernité, amateur de télé et de variétés, comme nous l’apprend son fils qui se souvient encore des soirées passées devant le petit écran : « Papa regardait le JT. Il aimait bien sûr Léon Zitrone, qui s’y connaissait en chevaux, mais aussi Frédéric Pottecher, excellent chroniqueur judiciaire, Robert Chapatte, spécialiste du cyclisme, et Roger Couderc pour le rugby. Il appréciait également Thierry Roland, qu’il croisait aux courses et qu’il appelait « le mérinos » à cause de ses cheveux bouclés. » Une autre passion semble plus surprenante, si l’on oublie le Gabin poussant la chansonnette, du valsant « Quand on s’promène au bord de l’eau » au déchirant « Maintenant je sais », écrit pour lui par Jean-Loup Dabadie.
« Un rendez-vous télé immanquable, confie ainsi Mathias Moncorgé, c’était les shows de Maritie et Gilbert Carpentier, le samedi. Papa admirait Claude François qui incarnait, à ses yeux, le music-hall de ses débuts. Pour lui, le fait qu’il sache chanter, danser et se présente toujours tiré à quatre épingles avec les Clodettes était une marque de professionnalisme et de respect du public.
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Françoise Hardy, « la chanteuse confidentielle »
Il écoutait aussi avec intérêt Françoise Hardy, qu’il appelait « la chanteuse confidentielle ». Quant à Cloclo, il le surnommait « le fœtus débocalisé », alors qu’il l’aimait beaucoup ! Il appréciait également Serge Lama, le « môme Sardou » et avait eu un coup de cœur pour Daniel Guichard et sa chanson « Mon vieux ». J’ai usé un disque à lui repasser sans cesse ce titre ! De la génération précédente, il adorait Léo Ferré et Francis Lemarque. » C’est aussi à la télé qu’un soir il s’emballe pour l’interprète d’une adaptation de La Mégère apprivoisée : Bernard Noël.
Redoutant d’être importuné par la foule des curieux, cet amoureux des acteurs ne se déplace pas malheureusement pour les voir en salle. « Il n’allait jamais au cinéma, déplore son fils. Florence est parvenue à le traîner voir L’Arnaque. Il a trouvé formidable Paul Newman, lui prédisant une grande carrière alors qu’il était une star depuis quinze ans ! J’aurais rêvé qu’il voie à mes côtés Le Mans, avec Steve McQueen qui était mon acteur préféré. Mais alors qu’il s’était engagé à le faire, il s’est décommandé au dernier moment. J’ai compris que, la séance ayant lieu dans un cinéma des Champs-Élysées, papa a paniqué à l’idée de s’y montrer. Sur le coup, j’étais effondré. Je regrette de n’avoir pu assister à la projection d’un film avec lui. »
La rencontre de deux légendes
Un autre souvenir illumine le visage de Mathias Moncorgé en révélant une connexion inattendue : « J’organisais avec Florence, sur l’hippodrome Jean-Gabin à Moulins-la-Marche, les journées Perce-Neige et, à cette occasion, on a rencontré Johnny Hallyday qui était un fou de papa. Au point de se dire honoré d’être « avec les enfants du plus grand acteur du monde ». En réalité, ils s’étaient croisés une fois, place de la Concorde, vers 1970. Papa était en voiture, clope à la main, assis à côté de Louis, son chauffeur, quand un motard s’est arrêté à côté d’eux. C’était Johnny Hallyday. Il voit papa et s’exclame : « Oh ! Salut, Jean ! » Papa lui a alors répondu : « Oh, Johnny, salut ! » Leurs chemins se sont séparés au feu vert. Mais papa a tout de suite raconté cette histoire à maman. Et quand on lui en a parlé, Johnny s’en souvenait ! » Comme un passage de témoin entre le « patron » et le « taulier » ?
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