Guillaume Canet, réalisateur de « Karma » : « J’avais cette envie d’écrire un film pour Marion Cotillard »
Portrait de Guillaume Canet, acteur et réalisateur français, à la Cité du Cinéma, Saint-Denis, le 29 septembre 2026.
© Mathias Benguigui
Fabrice Leclerc 13/10/2026 à 20:22, Mis à jour le 13/10/2026 à 23:31
Pour son neuvième film derrière la caméra, il revient au thriller avec le solide « Karma », qu’il a écrit pour son ex-compagne Marion Cotillard. Et semble, à 53 ans, enfin en paix avec lui-même. Rencontre.
Paris Match. Vous revenez au thriller avec “Karma”, qui aborde les thématiques très actuelles d’emprise et d’abus. Vous y retrouvez également Marion Cotillard…
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Guillaume Canet. À l’origine, j’avais cette envie d’écrire un film pour Marion. J’avais à l’esprit ce personnage de femme mystérieuse, à la double vie, qui doit solder un passé trouble pour continuer à vivre. J’imaginais une héroïne hitchcockienne, un peu à la Kim Novak dans “Sueurs froides”… Puis j’ai fait un voyage au Portugal et, lors d’un dîner, j’ai rencontré un homme qui m’a raconté son histoire. À 17 ans, il avait fui une secte dans laquelle il était né et où ses parents étaient restés. Cela m’avait bouleversé. D’un coup, tout s’est mis en place dans ma tête. Quand je travaille sur un film, j’écris sur ce qui me touche, ce que je ressens dans la période où je suis. À ce moment-là, j’avais connu plusieurs trahisons, des déconvenues professionnelles ou amicales…
C’était déjà le cas pour “Les petits mouchoirs”, non ?
C’était un peu différent. À l’époque, je me disais : “Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Pourquoi je vis ça ? Pourquoi les gens trahissent ? Ça ne viendrait pas un peu de moi ?” Et Marion avait eu cette phrase qui m’a marqué : “Tu verras, la vie s’en chargera [de répondre à tes questions, NDLR].” Le fameux karma… Pour “Karma”, j’ai fait un travail d’investigation énorme, presque journalistique. J’ai rencontré d’autres victimes de sectes, j’ai assisté à des procès où j’allais grimé. J’ai pris conscience des dérives sectaires mais aussi de l’effet d’emprise, de manipulation. Des thèmes déjà un peu évoqués dans “Mon idole” et qui me passionnent.
Le film parle aussi d’amour et d’affrontement. Il y a quelque chose de vicié et de tragique dans la confrontation entre les personnages de Marion et de Denis Ménochet, qui joue Marc, le leader de la secte dans laquelle elle revient se cacher…
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Il y a l’histoire d’amour très forte entre Jeanne et son compagnon, Daniel, incarné par Leonardo Sbaraglia, deux personnes brisées par la vie qui se soutiennent l’une l’autre, même dans l’adversité. Et puis la relation avec le personnage de Denis Ménochet, un mélange de toxicité, d’attraction-répulsion. Je savais que face à Marion, il fallait un acteur de haut niveau, quelqu’un de monolithique, pour jouer une telle partition. Denis s’est imposé comme une évidence. Sur le plateau, ils m’ont tous les deux demandé de n’avoir aucune interaction. Ils ne se parlaient pas en dehors des prises, ne se croisaient quasiment pas. Marc, comme tous les agresseurs, exerce une emprise et reproduit un schéma connu. Même si cela ne les excuse pas, les bourreaux ont souvent été des victimes, ils répètent le même cycle de violence parce qu’ils n’ont pas été arrêtés et soignés.
« Marion est capable de tout donner sur une seule scène »
Marion vous surprend encore sur un tournage ?
Là où elle m’étonne toujours, c’est que je ne la vois jamais travailler. évidemment, elle bosse d’arrache-pied, mais elle le fait en cachette. Elle réfléchit à son personnage, elle pose des questions pendant la préparation. Et quand on arrive en tournage, on prend vraiment conscience du travail qu’elle a fait dans son coin. Marion est capable de tout donner sur une seule scène. Il y a peu d’actrices qui peuvent aller à ce point dans le lâcher-prise. Elle fait aussi des propositions totalement différentes et plein de tentatives.
Ça me rappelle une scène hilarante de votre film “Rock’n roll” où, dans votre cuisine, elle vous parle avec l’accent québécois en vue d’un tournage là-bas !
J’ai été témoin de ça ! Quand elle préparait “The Immigrant”, de James Gray, elle parlait polonais à la maison ! Proposer des choses, c’est très généreux de la part d’un acteur, mais cela peut être inconscient : c’est prendre le risque de se tromper et de se retrouver jugé. Elle l’a vécu avec la fameuse scène de “Batman. The Dark Knight Rises”. Pourtant, c’est la responsabilité de Christopher Nolan, qui a choisi de monter cette prise. Il y en avait plein d’autres. Si une actrice donne sa confiance à un metteur en scène, il doit en prendre soin.
« Jeune, j’ai pleuré en sortant de “La dernière marche”, de Tim Robbins »
Dans votre cinéma, pourquoi vous inspirez-vous autant de votre propre parcours, de vos angoisses ?
Parce que je pense qu’on parle toujours mieux de ce qu’on connaît, de ce qu’on a vécu. J’intègre ce que j’ai pu traverser dans ma vie dans un scénario, dans un dialogue. Pour “Les petits mouchoirs”, la scène de la lumière qui s’éteint à 5 heures du mat’quand Laurent Lafitte comprend que tout est fini, je l’ai vécue… Certains moments de votre existence vous nourrissent, vous marquent et on a envie de les partager. C’est ça aussi qui permet au public de s’identifier.
Vos films sont populaires. Le rapport au public reste essentiel pour vous ?
Tous les soirs lors des avant-premières de “Karma”, le public arrive avec une curiosité pour mon travail, et certains presque par fidélité. J’ai vraiment conscience que je n’aurais pas la chance et la possibilité de faire ce métier s’ils n’étaient pas là. Quand je réalise un film, je le pense et le fabrique en ayant en tête le public. Parfois, le succès arrive quand vous n’êtes pas bien. Le matin de la sortie des “Petits mouchoirs”, j’étais aux obsèques d’un ami qui s’était tué à moto, comme dans le film. J’ai vécu une sorte de cauchemar, je n’ai même pas profité de ce lancement ni du succès. Aujourd’hui, j’apprécie quand les gens viennent me voir, les larmes aux yeux, en me disant : “Vous savez, ‘Les petits mouchoirs’, ça me touche parce que, moi, je l’ai vécu aussi…” On a tous eu ce rapport à des films. Jeune, je me suis retrouvé en larmes, place de Clichy, en sortant de “La dernière marche”, de Tim Robbins. À ne plus pouvoir m’arrêter de pleurer, hoquetant comme un idiot sur le boulevard des Batignolles, tellement le film m’avait bouleversé, moi qui pleurais peu à l’époque. Ce que j’ai vécu en tant que jeune spectateur, je rêve toujours de le transmettre en tant que metteur en scène. Cette phrase de Carl Jung à Freud résume tout : “Les artistes, les peintres, les musiciens sont les éboueurs de l’inconscient collectif, ce dernier rempart avant la guerre.”
Guillaume Canet
© Mathias Benguigui
« Nous avons énormément de respect l’un pour l’autre »
Vous êtes plus en paix avec le métier ?
Plus jeune, j’avais sûrement besoin de sa reconnaissance, de preuves d’amour de la “famille” du cinéma. Puis j’ai fait mon propre chemin, comme acteur et comme réalisateur. Aujourd’hui, je suis plus serein par rapport à ça. J’arrive à un âge où l’on vit certaines épreuves, qui vous amènent aussi à la sagesse, cela fait relativiser. J’ai une vie extraordinaire, la chance d’avoir des enfants avec qui j’ai une relation très forte.
Vous évoquez votre séparation avec Marion Cotillard sans vous cacher…
Oui parce que nous avons énormément de respect l’un pour l’autre. Ce que nous avons vécu en présentant “Karma” au Festival de Cannes, c’était à l’image de ce qu’on a vécu toutes ces années.
Il y a aussi le Canet acteur, qui continue à jouer. On vous verra bientôt dans “Fantômas”, “Forty Love” ou dans la suite d’“Ad vitam”. Quel plaisir en retirez-vous ?
Des plaisirs différents. Pour “Forty Love”, j’avais envie de jouer avec Paul Kircher et Benjamin Voisin, et j’aime aussi aider un premier film. J’ai adoré tourner avec Romain Duris dans “Fantômas”, de Frédéric Tellier, qui sortira en début d’année prochaine. C’est une première pour Romain et moi, alors qu’on a souvent été en compétition sur des projets par le passé. Une fois, je reprenais un rôle qu’il avait refusé, l’autre fois c’était le contraire. On s’était habitués à ça. Pour le coup, c’est marrant de partager enfin la même affiche.
Quel personnage rêveriez-vous d’incarner aujourd’hui ? Et avec quel metteur en scène ?
J’adorerais tourner avec Paul Thomas Anderson ou les frères Dardenne. Et, en France, travailler avec Pierre Salvadori ou jouer avec Pio Marmaï. Le rôle dont je rêve ? Interpréter un fou, un schizophrène, un personnage vraiment sur le fil. Jouer l’ambivalence, l’ambiguïté. J’aime cette complexité-là.
L'affiche de « Karma », dans les salles dès le 14 octobre.
© Pathé films