Guerre en Ukraine : face aux frappes en profondeur sur la Russie, pourquoi Vladimir Poutine ne dégaine pas la menace nucléaire ?
Ces dernières semaines, l’Ukraine frappe la Russie en profondeur, en infligeant certains dégâts. Des attaques que l’armée au drapeau tricolore peine à contrer. S’agit-il d’un tournant dans le conflit ou d’un aveu de faiblesse de Vladimir Poutine ? Élément de réponse avec Ulrich Bounat, analyste géopolitique spécialiste de l’Europe centrale et de l’Est.
On constate des frappes à 800, 900 voire plus de 1 000 km de la ligne de front, quels sont les sites russes visés ?
Il y en a de plusieurs types. Il y a des bases militaires avec les aérodromes à partir desquels partent des avions qui lancent des missiles en direction de l’Ukraine. Il y a des objectifs liés à la production d’essence, pas de pétrole, mais d’essence. Ce sont toutes les frappes sur les raffineries, les entrepôts de stockage ou directement sur les unités de production. Il y a une volonté très claire de provoquer une pénurie d’essence en Russie. Et enfin, les usines de production de matériel militaire.
"On est au début d’une phase d’escalade"
Ces attaques en profondeur sont-elles synonymes d’un tournant stratégique dans le conflit ?
Cela dépend d’abord de la capacité de l’Ukraine à faire cela sur le très long terme. Quelques semaines ne suffisent pas à renverser la vapeur. Cela va aussi dépendre de la capacité de l’Ukraine à ne pas envoyer que des drones, mais aussi des missiles, de la capacité d’escalade de la Russie. À mon sens, on est au début d’une phase d’escalade.
Est-ce que Kiev ne chercherait pas à mettre la pression sur Moscou dans le but d’organiser de prochaines négociations ?
C’est complètement l’objectif. Les Ukrainiens ont bien conscience que ce n’est pas avec des frappes de drones ou même de missiles qu’ils feront tomber l’économie russe. Mais c’est de rendre le coût social, politique, économique de cette guerre tellement intenable pour la Russie que ça pousserait Vladimir Poutine à la négociation avant l’hiver. Ces images d’entrepôts détruits un peu partout en Russie et toutes les conséquences que ça a sur le quotidien des Russes ne seraient juste pas tenables politiquement pour Vladimir Poutine.
Y a-t-il à un manque de riposte de la part de la Russie ?
Non, les Russes continuent à envoyer des missiles balistiques, à détruire les infrastructures ukrainiennes. On voit aussi qu’il y a des cibles qui étaient moins ciblées avant, qui le sont plus maintenant comme les principales chaînes de grands magasins systématiquement détruites en Ukraine, ce qui provoque des pénuries. Les ports de la mer Noire sont désormais bloqués depuis plusieurs semaines. Les Russes sont aussi en pleine escalade.
Assiste-t-on un aveu de faiblesse de Vladimir Poutine ?
Pas un aveu de faiblesse mais il y a deux ans, des frappes sur les principaux entrepôts de Wildberries ou des raffineries n’étaient pas envisageables. Les Russes voient bien que cette guerre arrive chez eux, que le pouvoir ne peut pas les protéger. Mais Poutine estime qu’il peut surmonter cela, qu’il a cette capacité d’escalade supérieure à celle de l’Ukraine et qu’il peut tenir.
Pourquoi la menace nucléaire n’est pas dégainée ?
La doctrine nucléaire russe a été révisée et le seuil théorique d’utilisation de l’arme nucléaire est censé être plus bas. Des frappes sur des infrastructures stratégiques, comme des raffineries, pourraient potentiellement amener l’État russe à estimer que ses intérêts vitaux sont en quelque sorte mis en défaut. Mais on a tellement tiré sur la corde avec cela que ça ne marche plus, ou en tout cas beaucoup moins bien. Donc il ne peut plus l’utiliser autant qu’avant. Enfin, ça serait cette fois un aveu de faiblesse d’avoir recours à l’arme nucléaire, de dire en quelque sorte que le problème est tellement grave qu’on est obligé de revenir à cela. Au lieu de mettre en scène une préparation de frappe – exercices, sortir les têtes des silos – Vladimir Poutine rentre dans l’escalade conventionnelle avec toujours plus de missiles balistiques.