“Gomorra” a 20 ans : pourquoi le livre choc de Roberto Saviano sur la mafia a marqué toute une génération
Il y a vingt ans, un jeune écrivain italien révélait dans un livre le fonctionnement de la Camorra, à Naples. Un excellent documentaire, diffusé ce dimanche sur Arte, revient sur le phénomène “Gomorra”.
Roberto Saviano, à Paris, le 19 novembre 2025, lors d’une rencontre avec Amine Kessaci, qui milite contre le narcotrafic à Marseille. ©Denis Allard/Leextra via opale.photo Photo Denis Allard/Leextra via opale.photo
Par Juliette Bénabent
Publié le 27 septembre 2026 à 06h30
Cinq saisons d’une série menée tambour battant, des préquels plus ou moins réussis, des acteurs devenus stars : Gomorra est une marque connue des téléspectateurs du monde entier. Les cinéphiles se souviennent aussi du film de Matteo Garrone, Grand Prix du jury au Festival de Cannes 2008. Mais, au tout départ, il y a un roman, brûlant d’une fièvre littéraire singulière, qui raconte le quotidien des quartiers rongés par la Camorra, la mafia napolitaine. Lorsqu’il paraît en Italie en avril 2006, son auteur est inconnu. Il a 26 ans, vient de la région de Naples et s’appelle Roberto Saviano. C’est l’histoire de ce livre devenu culte que raconte le documentaire Gomorra, manifeste antimafia, réalisé par le Franco-Italien Benoit Felici et diffusé dans une collection d’Arte qui explore le retentissement sociétal d’une œuvre. Une histoire fascinante, pour quatre raisons.
“Une explosion dévastatrice”
C’est ce que provoqua la sortie du livre selon Davide Cerullo, repenti qui témoigne devant la caméra. En 2006, le réalisateur Benoit Felici, lui, étudie le cinéma documentaire à Bolzano (Trentin-Haut-Adige, nord de l’Italie) après avoir grandi en France. « Gomorra a profondément marqué les étudiants de ma génération, surtout ceux originaires du sud du pays. Nous étions bouleversés par le récit de cet auteur à peine plus âgé que nous. Il nous apparaissait comme un héros, celui qui lève la tête et utilise la force des mots pour combattre le mal. » Le récit de Roberto Saviano est enragé et maîtrisé, puissant et sans filtre. Il dénonce en détail les crimes de la Camorra, écrit noir sur blanc les noms des chefs de clans. Le pays est médusé par ce jeune homme que l’on entend, dans le documentaire, dire simplement : « Je voulais anéantir le mal. » On le voit, dans une réunion publique près de Naples, nommer les mafiosi au micro, un par un. La foule se regarde, gênée : personne ne prononce ces noms à haute voix. L’étudiant Benoit Felici est aussi frappé par la forme du roman, « cette nouvelle manière de mettre le réel en récit », nourri des reportages de Saviano qui parcourt Naples en Vespa en piratant les fréquences radio de la police. « Il écrit au plus près de ses personnages, mafieux et victimes. Il les humanise, nous permet de les comprendre intimement, tout en offrant une vision globale du système et de sa complexité. »
Davide Cerullo, écrivain et photographe repenti de la Camorra, dans la cité Vele di Scampia, lieu de tous les trafics à Naples. Photo CPB/Arte
Les Vele (les Voiles en français) sont un immense ensemble de logements sociaux qui permet aux dealers de cacher leur trafic. Photo CPB/Arte
Une réalité qui se rapproche
Étudier l’impact d’une œuvre sur la société : c’est le principe de la collection « Avant / après » d’Arte. Gomorra a 20 ans cette année, et ces deux décennies ont vu les mafias étendre et durcir leur pouvoir singulièrement en Europe. « En 2006, la réalité décrite par le roman pouvait sembler lointaine depuis la France, presque un folklore du sud de l’Italie », poursuit Benoit Felici. Dans Gomorra, manifeste antimafia, Saviano remarque que les Français n’ont pas eu de « martyr » assassiné par la Mafia, comme les magistrats Giovanni Falcone et Paolo Borsellino (1992), le journaliste Giancarlo Siani (1985) ou la jeune Gelsomina Verde (torturée pour qu’elle révèle la cachette de son ex-petit ami et assassinée en 2004). « Aujourd’hui, cette réalité nous rattrape de très près », estime Benoit Felici, avec de nombreux meurtres liés au narcotrafic à Marseille, Lyon, Nantes…
Un écrivain héros et martyr
Encensé par une partie de l’opinion italienne, Roberto Saviano a aussi été régulièrement accusé de s’enrichir et de se faire de la publicité sur le dos des victimes de la Mafia, et critiqué pour sa protection policière payée par les contribuables. En 2023, il a été condamné pour diffamation envers Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres, insultée pour son discours anti-exilés. « Il reçoit beaucoup de violence, mais il est aussi immensément respecté, rappelle Benoit Felici, qui a réussi à décrocher un entretien. Il n’a pas été facile du tout de l’organiser, Saviano mène une vie très secrète et protégée, c’est d’ailleurs là-dessus que le film s’ouvre. » Ses mots, dont certains extraits de précédents films, illustrent de nombreuses archives. Ceux qu’il écrivait dès 2004 à son éditeur Edoardo Brugnatelli sont abondamment reproduits. « Cette correspondance permet de comprendre la genèse de Gomorra, l’état d’esprit et les intentions, à l’époque, de ce jeune homme de 24 ans qui n’a jamais publié et brûle d’en découdre, par la littérature. On comprend ce qui l’habite, combien il croit qu’elle peut changer les choses. Cette partie de l’histoire est peu connue, même en Italie. » Les images plus récentes de Saviano donnent, malgré sa détermination visiblement intacte, le sentiment d’un homme épuisé, au fil du temps, par la mission qu’il s’est assignée.
Roberto Benigni et Roberto Saviano, sur un plateau de la RAI, en 2010. Photo CPB/Arte
“La culture est l’unique arme de rédemption”
Ce tag sur un mur de la banlieue napolitaine de Scampia résume le credo de l’écrivain. Et du repenti Davide Cerullo, devenu photographe, qui confie avoir reçu de sa famille son premier revolver à l’âge de 14 ans et affirme : « Les livres m’ont sauvé. » « Si l’omerta autour de la Mafia a fini par se rompre, observe Benoit Felici, on le doit bien sûr aux policiers et aux magistrats. Mais aussi, comme le dit l’éditeur Antonio Franchini, aux écrivains, Saviano le premier, qui continuent d’œuvrer pour que cette réalité ne retombe pas dans l’ombre. » Roberto Saviano s’est associé aux scénaristes de la série, puis de ses dérivés (plus ou moins réussis). La fascination exercée par les figures criminelles, notamment via les réseaux sociaux, suscite un débat important en Italie : faut-il ou non continuer de parler de la Mafia ?
L’exploitation de la marque Gomorra touche sans doute ses limites, mais ce documentaire, lui, dégage le portrait d’un homme avant tout devenu écrivain — dont le dernier livre, l’extraordinaire Giovanni Falcone, sort en poche en octobre. En remontant le fil créatif d’une œuvre hors norme, le film rend aussi un hommage puissant au pouvoir de la littérature, ainsi résumé par le cinéaste Roberto Benigni : dans une émission télé avec Saviano en 2018, il apostrophe, lors d’un sketch aussi drôle que désespéré, le mafioso qui a condamné à mort l’écrivain : « Vas-y, écris toi aussi, tue-le avec un livre ! »
Gomorra, manifeste antimafia. Écrit par Elisa Mantin et Benoit Felici, réalisé par B. Felici (France, 2026, 54 mn). Inédit. Sur Arte dimanche 23h40.
À lire : Gomorra, éd. Folio, 480 p., 10,50 €. Giovanni Falcone, éd. Gallimard, 608 p., 25 €.
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“Gomorra, manifeste antimafia” : un excellent documentaire sur les origines d’un roman hors-norme
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