taraskuzio.com

Golfe, lac, montagne… Comment Trump réécrit à sa guise la carte de l’Amérique

Un décret de plus… Et une nouvelle carte qui change. Donald Trump a signé le jeudi 27 août un texte rebaptisant « immédiatement » le lac Ontario en « lac d’Amérique », en pleine confrontation commerciale avec le Canada. Ce geste n’est pas un coup d’éclat isolé, depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, le président américain a pris l’habitude de redessiner la géographie au fil de ses décrets et de ses lubies.

Plusieurs institutions et infrastructures fédérales majeures ont vu leur nom modifié pour intégrer le nom du président. Le « Kennedy Center » de Washington est devenu le « Donald Trump and The John F. Kennedy Memorial Center for the Performing Arts » et l’« Institut des États-Unis pour la paix » est devenu le « Trump Institute for Peace ». Mais l’ambition du 47e président américain ne se borne pas aux frontières de son pays.

Le lac Ontario devient le « lac d’Amérique »

Alors que la guerre commerciale avec Ottawa s’intensifie, Donald Trump a signé un décret rebaptisant ce grand lac frontalier partagé avec le Canada. Une carte affichant déjà la mention « lac d’Amérique » en grandes lettres rouges avait été installée dans le Bureau ovale quelques heures avant la signature, une mise en scène caractéristique de la méthode Trump, qui distille l’annonce avant de l’officialiser.

Le texte du décret avance un argument territorial. Les parties les plus profondes du lac se trouveraient en territoire américain, ce qui justifierait, selon la Maison-Blanche, que les États-Unis en revendiquent la plus grande part du volume.

Le nom « Ontario » n’est pourtant pas un simple héritage colonial à remplacer. Il vient d’un mot huron, c’est-à-dire du peuple autochtone d’Amérique du Nord, ontari’io, qui signifierait « le lac est beau, le lac est grand ». Cette appellation serait vieille de plus de quatre siècles, antérieure aussi bien à la Confédération canadienne qu’à l’indépendance américaine, comme l’a rappelé le premier ministre canadien Mark Carney en réaction au décret. Le gouvernement de l’Ontario avance de son côté une autre origine possible, le mot iroquois kanadario, qui évoquerait une eau « miroitante ».

Sur le terrain, la décision est accueillie avec agacement, voire moquerie, aussi bien du côté canadien que du côté américain. À Toronto, les riverains des deux pays dénoncent une provocation gratuite, quand Donald Trump lui-même a ironisé sur la suite logique de sa démarche en n’excluant pas de rebaptiser bientôt un océan…

Le golfe du Mexique devient le « golfe d’Amérique »

Quelques heures à peine après son investiture de second mandat, le 20 janvier 2025, Donald Trump avait signé le décret « Restoring Names That Honor American Greatness » (« Restaurer les noms qui honorent la grandeur américaine »), qui ordonnait notamment le changement de nom du golfe du Mexique en golfe d’Amérique pour l’ensemble des documents et services officiels fédéraux.

L’idée n’est pas totalement nouvelle. Dès 2012, des élus de l’État du Mississippi avaient proposé sans succès de rebaptiser ainsi la portion du golfe touchant leur territoire. Mais c’est bien Trump qui l’a fait aboutir, en qualifiant cette étendue d’eau de « partie indélébile de l’Amérique ». Le golfe borde cinq États des États-Unis d’Amérique (Texas, Louisiane, Mississippi, Alabama, Floride), mais aussi le Mexique et Cuba, ce qui n’empêche pas le président de vouloir en imposer le nom pour tous les usages fédéraux américains.

Résultat concret de cette décision, aux États-Unis, Google Maps a basculé vers la mention « Gulf of America », tandis que les utilisateurs situés au Mexique continuent de voir « Golfo de México ». Le Mexique, lui, n’a jamais reconnu ce changement, la présidente Claudia Sheinbaum étant même allée jusqu’à suggérer que l’on pourrait tout aussi bien renommer les États-Unis « Amérique mexicaine », en référence à d’anciennes cartes.

L’agence Associated Press a elle aussi refusé d’adopter la nouvelle appellation, ce qui lui a valu, un temps, de voir ses journalistes exclus de certains événements à la Maison-Blanche.

Le mont Denali redevient le mont McKinley

La plus haute montagne d’Amérique du Nord, en Alaska, a longtemps porté le nom de mont McKinley, en hommage à William McKinley, 25ᵉ président des États-Unis, assassiné en 1901. En 2015, l’administration Obama avait officiellement rendu à la montagne son nom autochtone d’origine, Denali (« le grand », en langue koyukon), après des décennies de demandes de l’État d’Alaska et des populations autochtones.

Dès son retour au pouvoir, en janvier 2025, Donald Trump a signé un décret rétablissant le nom de McKinley sur les cartes fédérales, un geste présenté comme un hommage à ce président réputé pour ses politiques protectionnistes et tarifaires, auxquelles Donald Trump s’identifie. Contrairement au golfe du Mexique, ce changement touche un espace entièrement situé en territoire américain, ce qui limite les possibilités de contestation internationale.

Des changements de noms symboliques ?

Dans le droit américain, le président ne renomme pas directement un lieu, c’est son décret qui déclenche une chaîne administrative aboutissant au US Board on Geographic Names, un organisme fédéral chargé depuis plus d’un siècle d’harmoniser l’usage des noms géographiques aux États-Unis. Ce dernier est censé jouer un rôle de contrepoids, en évaluant les propositions et en privilégiant d’ordinaire l’usage local d’un nom. Mais dans le cas du golfe du Mexique, le décret présidentiel a aussi modifié la composition de l’institution, neutralisant par avance toute contestation.

Reste une limite de taille, cette autorité n’est que fédérale et interne. Un président américain peut imposer un nom pour l’usage des administrations, cartes et documents fédéraux des États-Unis, rien de plus. La décision n’a aucune valeur en droit international et ne s’impose à personne d’autre. C’est pourquoi le Mexique continue d’utiliser « Golfo de México » et que le Canada refuse tout net « Lake America ». En somme, Donald Trump peut imposer sa géographie, mais seulement chez lui, et seulement sur les cartes fédérales américaines.