taraskuzio.com

Fronde littéraire contre Vincent Bolloré : le récit de « La Grande Évasion » des auteurs de Grasset

Après l’éviction de l’éditeur Olivier Nora de Grasset, le 14 avril 2026, 80 autrices et auteurs ont participé à « La Grande Évasion » (Buchet Chastel), un manifeste pour la liberté éditoriale. Entretien avec l’écrivaine Laure Limongi, l’une de ses coordinatrices.

Ajouter Paris Normandie sur Google

Laure Limongi : « Pour beaucoup, il était impensable que leurs livres restent liés à Grasset, désormais associé à l’éditeur de Jordan Bardella et d’ouvrages d’extrême droite. »
Laure Limongi : « Pour beaucoup, il était impensable que leurs livres restent liés à Grasset, désormais associé à l’éditeur de Jordan Bardella et d’ouvrages d’extrême droite. »
Par Propos recueillis par Claire Lefebvre Publié: 16 Septembre 2026 à 14h14

Temps de lecture: 3 min

Le licenciement d’Olivier Nora, directeur historique de Grasset, le 14 avril 2026, a déclenché une mobilisation inédite : plus de 200 auteurs ont quitté ou annoncé quitter la maison d’édition. La Grande Évasion qui vient de paraître raconte ces mois de fronde. Entretien avec l’autrice et éditrice Laure Limongi, qui a coordonné avec cinq autres autrices cet ouvrage.

Tout serait parti d’une omelette, dans la cuisine de l’écrivaine Colombe Schneck…

Oui, d’une table de cuisine et d’une boucle WhatsApp qui gonflait d’heure en heure ! Les cinq premières autrices se retrouvent, puis il faut déménager au café : la cuisine ne suffit plus. Aujourd’hui, nous sommes même autour de 280, sur cette boucle. Il y a eu quelque chose de magique, mais surtout une réaction de survie : pour beaucoup, il était impensable que leurs livres restent liés à Grasset, désormais associé à l’éditeur de Jordan Bardella et d’ouvrages d’extrême droite. 

« La littérature est l’espace où la contradiction doit rester possible », Laure Limongi

Pourquoi le limogeage d’Olivier Nora a-t-il été vécu comme « une déclaration de guerre » ?

Olivier Nora incarnait depuis vingt-six ans une forme de garantie : celle que Grasset, maison historique, préserverait son histoire littéraire et son indépendance, malgré le rachat il y a trois ans par Vincent Bolloré. Le voir évincé aussi brutalement, c’était voir voler en éclats l’idée même de « maison » : un lieu où les auteurs, mais aussi les salariés œuvrent ensemble. L’humiliation a été ressentie intimement. En quittant Grasset, beaucoup d’auteurs ont fait le choix de l’inconnu, sans savoir de quoi demain serait fait. 

« (…) des écrivains qui ont la certitude qu’ensemble ils doivent se lever pour dire non », Léonor de Recondo

Consultez l’actualité en vidéo

Le livre rassemble 80 contributions, venues de générations et de sensibilités très différentes. Loin du cliché de l’entre-soi littéraire ?

C’est ce qui nous a surpris et bouleversés. Des personnes qui ne se parlaient pas forcément se sont mises à dialoguer. Nous ne partageons pas tous les mêmes idées ni les mêmes intérêts, mais nous défendons des biens communs : la liberté de création, la pluralité, la démocratie. Dans une époque de microbulles et de polarisation, ce « nous » est déjà une réponse. 

(…) ceux qui n’auraient publié ni Rousseau, ni Diderot, ni Zola », Anne Sinclair

De l’omelette aux dorures du Sénat : pourquoi est-ce important de raconter aussi les cuisines, les anniversaires, le familier ?

Parce que nous sommes aussi des lecteurs ordinaires. Nous avons découvert à grande vitesse des univers que nous ne connaissions pas : les parlementaires, les contrats, les questions de droits. Raconter ces détails très concrets permet de redonner chair à cette séquence. C’est aussi le sens de notre démarche : ne pas seulement protester, mais imaginer de nouvelles garanties pour les auteurs, comme une clause de confiance, lorsque le changement d’actionnariat transforme profondément une ligne éditoriale. 

« Ce n’est pas une guerre, c’est de la prédation », Virginie Despentes

Concrètement, que risque le lecteur face à cette concentration culturelle ?

Quand des groupes contrôlent médias, cinéma, maisons d’édition et librairies, ils peuvent transformer des marques auxquelles le public fait confiance en vecteurs de propagande. Tout le monde n’a pas les codes pour repérer ce qui a changé derrière une couverture. Or la littérature est l’espace où la contradiction doit rester possible : celui où l’on expérimente des formes, des idées, des mondes difficiles à penser. 

Acheter chez son libraire ou emprunter en médiathèque : des gestes simples pour soutenir la diversité éditoriale selon Laure Limongi, qui coordonne avec cinq autres autrices le collectif.
Acheter chez son libraire ou emprunter en médiathèque : des gestes simples pour soutenir la diversité éditoriale selon Laure Limongi, qui coordonne avec cinq autres autrices le collectif. - PHOTO Rita Scaglia

Face à ces grands groupes, quel pouvoir concret ont les lecteurs ?

Aller en librairie indépendante, fréquenter les bibliothèques : ce sont des lieux où on découvre ce qu’un algorithme ne vous aurait pas proposé. Choisir un éditeur, c’est aussi faire confiance à une ligne et une curiosité. Chacun, par ce qu’il lit, recommande ou offre, peut aussi faire entendre ses choix. 

« Tu vois, l’ami, c’est aussi pour toi qu’on se bat », Sorj Chalandon

Et après ce livre ?

Les États généreux veulent devenir un espace de vigilance et de propositions, où se rencontrent auteurs, éditeurs, libraires et lecteurs. Il faut mettre sur la table la précarité des écrivains – qui ne perçoivent que 8 à 10 % du prix de vente de leurs livres –, leurs droits et les défis posés par l’IA. Mais sans renoncer à la joie : créer ensemble, c’est déjà prouver qu’un sursaut est possible, que rien n’est joué. 

« La Grande Évasion, États généreux » : un livre à 80 voix

9782283043905.jpg

Le 14 avril 2026, l’éviction d’Olivier Nora, directeur de Grasset depuis vingt-six ans, déclenche une mobilisation inédite : plus de 200 auteurs quittent la maison, rachetée trois ans plus tôt par Vincent Bolloré, soutien de l’extrême droite. Pour eux, cet éditeur « honnête homme », incarnait une biodiversité littéraire, faite de voix et de livres qui ne se ressemblent pas. Dans La Grande Évasion, Virginie Despentes dénonce une « prédation », Sorj Chalandon parle de « libérer l’imaginaire » ou l’écrivain lillois Julien Delmaire revendique le « besoin de nous ». À 80 voix, mêlant textes et dessins, le livre raconte une fronde pour la liberté de créer tout en plongeant dans les coulisses intimes du monde littéraire. Se lisant comme un roman choral, il éclaire aussi ce qu’écrire signifie aujourd’hui.

La Grande Évasion, États généreux, Buchet-Chastel, 195 p., 20 €.

NEWSLETTER GRAND ANGLE

Recevez gratuitement vos articles Grand angle dans votre boite mail en cliquant ici

Lire aussi
Entre les entraînements et les matches, Anthony Rech passe un temps considérable dans les vestiaires des Dragons de Rouen.

Dans le casier du hockeyeur Anthony Rech, attaquant des Dragons de Rouen

La distillerie Picon a été construite, place Saint-Marc, à Rouen, en 1881.

D’hier à aujourd’hui : l’immeuble Picon, à Rouen, d’usine à immeuble d’habitation

Judith Godrèche est de passage à Yvetot pour deux rendez-vous avec le public.

Judith Godrèche : « Depuis que j'ai pris la parole, je ne travaille plus du tout en tant qu'actrice » 

Poursuivez votre lecture sur ce(s) sujet(s) :

Grand entretien

Contenus sponsorisés

Juste pour vous

Grand angle

Entre les entraînements et les matches, Anthony Rech passe un temps considérable dans les vestiaires des Dragons de Rouen.

Dans le casier du hockeyeur Anthony Rech, attaquant des Dragons de Rouen

La distillerie Picon a été construite, place Saint-Marc, à Rouen, en 1881.

D’hier à aujourd’hui : l’immeuble Picon, à Rouen, d’usine à immeuble d’habitation

Bernard Graf a fondé Eureka fripe il y a plus de cinquante ans : parti de pas grand-chose, il a créé une holding qui s’étend dans le monde entier !

Video

Bernard Graf, le chiffonnier rouennais qui a conquis le monde !

Judith Godrèche est de passage à Yvetot pour deux rendez-vous avec le public.

Judith Godrèche : « Depuis que j'ai pris la parole, je ne travaille plus du tout en tant qu'actrice » 

Le « Queen Mary 2 » en escale au Havre vendredi 4 septembre 2026

Dans l’œil du photographe « Queen Mary 2 », le paquebot de luxe qui fait rêver

Sur la passerelle, l’équipage est concentré. Sous l’œil attentif du commandant, les officiers manœuvrent la frégate. Un exercice particulier quand il s’agit de naviguer sur la Seine.

Dans le quotidien des marins de la frégate Normandie

Voir plus d’articles