taraskuzio.com

Face aux menaces de Poutine, l'Europe ferait bien de méditer cette leçon militaire

Vladimir Poutine, le 20 août.

Vladimir Poutine, le 20 août.

© POOL / via REUTERS

Florent Barraco 23/08/2026 à 18:30, Mis à jour le 23/08/2026 à 19:25

GOOD COM BAD COM – Au XVIIe siècle, l'ingénieur militaire Vauban a conceptualisé avec un succès jamais démenti la défense des frontières de la France : le « pré carré ». Face à un Vladimir Poutine toujours plus menaçant, l'Europe serait bien inspirée de suivre quelques-uns de ses préceptes.

L'Europe est dans le viseur de Vladimir Poutine. Cette semaine, le « Telegraph » révélait que le maître du Kremlin avait fait installer des bases de lancement de drones susceptibles de menacer le Vieux Continent et les alliés de l'Otan. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, en février 2022, l'Europe redoute une possible escalade – d'autant qu'elle ne peut plus compter sur la fiabilité des États-Unis, devenus des alliés incertains depuis l'arrivée de Donald Trump. Faute de stratégie clairement énoncée, la réponse européenne reste floue. Et si elle se trouvait à Besançon, Briançon ou Arras ?

La suite après cette publicité

Le génie de Vauban

Au XVIIe siècle, la France avait son Roi-Soleil, mais aussi un marquis habile : Sébastien Le Prestre de Vauban. Cet ingénieur militaire a façonné le pays, l'a protégé et l'a agrandi autour d'un principe simple : la poliorcétique, à savoir la technique du siège. Pour ce faire, il bâtit ou réhabilite des dizaines de places fortes, dote la France de citadelles et défend, coûte que coûte, son pré carré. Deux mots pour résumer une doctrine militaire, territoriale et politique qui aurait pu nécessiter cent pages. Un concept simple pour expliquer une stratégie qui, elle, ne l'est pas.

« L'enseignement que l'on peut tirer ici, c'est qu'une stratégie complexe devient beaucoup plus lisible lorsqu'elle repose sur trois éléments : un concept simple, une figure incarnée et des actions concrètes. Le « pré carré » résume ainsi une doctrine militaire et territoriale en une formule courte et mémorisable. Vauban incarne cette stratégie : le récit présente l'homme comme celui qui « a façonné », « protégé » et « agrandi » le pays. Enfin, les fortifications donnent une traduction opérationnelle concrète à cette doctrine : l'idée devient visible dans le territoire. À la veille d'une importante échéance, ce « triptyque gagnant » pourrait inspirer bien de ses lointains successeurs (ou émules) contemporains… », signale Thierry Orsoni*.

Ne pas se disperser et choisir ses combats

Tout commence par une lettre adressée en 1673 à Louvois, ministre de la Guerre du roi. « Sérieusement, Monseigneur, le roi devrait un peu songer à faire son pré carré. Cette confusion de places amies et ennemies ne me plaît point. Vous êtes obligé d'en entretenir trois pour une. Vos peuples en sont tourmentés, vos dépenses de beaucoup augmentées et vos forces de beaucoup diminuées, et j'ajoute qu'il est presque impossible que vous les puissiez toutes mettre en état et les munir. (...) C'est pourquoi, soit par traité ou par une bonne guerre, Monseigneur, prêchez toujours la quadrature, non pas du cercle, mais du pré. C'est une belle et bonne chose que de pouvoir tenir son fait des deux mains. »

Le message est limpide : ne pas se disperser, mais choisir ses combats. Vauban comprend qu'accumuler n'est pas une stratégie. Trois places difficiles à défendre ne valent pas une frontière cohérente. Il faut concentrer ses moyens, rationaliser sa défense et savoir précisément ce que l'on veut protéger. Il en va de la sécurité de la France.

La suite après cette publicité

« Un slogan ne vaut que par sa capacité à résister à l'épreuve des faits »

Les succès suivent. Maastricht, Mons, Namur… autant de villes conquises. La doctrine ne s'énonce plus : elle se prouve. La réputation de Vauban devient légendaire. « Toute ville assiégée par Vauban est prise ; toute ville défendue par Vauban est imprenable. » À force de victoires, son nom devient lui-même une promesse. Allez attaquer une ville française après ça !

« Quand votre stratégie peut être résumée par une assertion aussi forte qu'efficace, au point de devenir un slogan, c'est en soi une grande réussite. La formule célèbre de Boileau « Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » trouve ici une résonance évidente : la clarté de la formule traduit la clarté de la stratégie », lance Thierry Orsoni. Mais il avertit : « Un slogan ne vaut que par sa capacité à résister à l'épreuve des faits. Dans le cas de Vauban, ses victoires répétées transforment la formule en promesse crédible et construisent une réputation appelée à durer. À l'inverse, l'overpromising crée une attente qu'une mauvaise, ou même une médiocre exécution peut décevoir : plus la promesse est forte, plus le risque de retour de bâton réputationnel est grand. La vraie réussite n'est donc pas de trouver une formule forte, mais de faire en sorte que les faits la rendent durablement vraie. »

Une source d'inspiration

Aujourd'hui, comment résumer la doctrine européenne de défense face à la Russie? Les échecs autour du futur avion de combat, les divergences entre États membres et les couacs sur les achats d'armes entretiennent la confusion et brouillent le message. Or, une doctrine de défense ne s'adresse pas seulement à ceux qui doivent l'appliquer : elle s'adresse aussi à celui qu'elle est censée dissuader. Vauban, lui, avait trouvé son concept. Et la preuve de son efficacité est peut-être sous nos yeux : trois siècles et demi plus tard, l'expression « pré carré » est toujours vivante. Elle a quitté les fortifications et les champs de bataille pour entrer dans le langage courant. Chacun défend désormais le sien. Le concept a survécu à celui qui l'a inventé.

Les citadelles, elles aussi, sont toujours debout. Douze groupes de fortifications de Vauban sont inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco et font la fierté des villes qui les abritent. Et lorsqu'un politique cherche à incarner cohérence et rigueur, le nom de l'ingénieur ressurgit : Bruno Retailleau a ainsi évoqué un « plan Vauban » pour combler les failles de sécurité informatique. Vauban est devenu une marque autant qu'une méthode.

« Si l'on pousse l'analyse, on peut dire que « Vauban » ne désigne plus seulement une personne, mais une méthode immédiatement compréhensible. « Pré-carré » devient une expression autonome ; « plan Vauban » permet aujourd'hui de transposer son modèle à un autre domaine. C'est exactement ce qui s'est produit avec « plan Marshall » : le nom du Secrétaire d'État américain au sortir de la Seconde guerre mondiale est devenu, par extension, une manière de désigner un vaste plan de redressement ou d'urgence, bien au-delà du programme historique. C'est en quelque sorte un aboutissement ultime : passer du nom propre au concept. En revanche, attention à ne pas en abuser : on a vu la limite des « Grenelle » successifs, initialement inspirés par un accord historique qui avait contribué à débloquer la situation en mai 68, mais dont l'usage récent abusif a fini par montrer les limites d'une sur-communication gadgétisée et faire perdre en crédibilité », détaille Thierry Orsoni.

De l'importance d'une stratégie claire

Il reste aux Européens à faire ce que Vauban fit en 1673 : se fixer un objectif, définir une stratégie et la résumer en une phrase, un mot, un concept. Car une doctrine militaire doit être efficace sur le terrain, mais aussi suffisamment claire pour être comprise de ceux qui l'appliquent - et redoutée de ceux qu'elle doit dissuader.

Dernière leçon, plus amère : même les meilleures marques ont leurs limites. Au début du XVIIIe siècle, Vauban sort de son pré carré. Dans son « Projet d'une dîme royale » (1707), il propose de supprimer plusieurs prélèvements et exemptions pour établir une contribution plus uniforme et proportionnelle aux revenus. Son immense prestige ne suffit pas : le projet provoque l'hostilité du pouvoir et sa disgrâce. Quand Vauban parle fortifications, sa légitimité est incontestable. Quand il parle fiscalité, son capital de crédibilité ne suit pas. Une légitimité ne se transfère pas d'un domaine à l'autre. En communication moderne, on parlerait d'une extension de marque ratée.

« On approche ici les limites de l'exercice, signale le communicant. Cet épisode montre la limite d'une réputation qui donne du crédit, mais pas forcément une compétence universelle. La réflexion fiscale de Vauban est solide, pertinente et documentée ; elle est même structurée comme un véritable système. Mais sa légitimité, construite dans les fortifications, ne se transfère pas automatiquement à la fiscalité. C'est une nuance importante par rapport aux développements précédents : la réputation n'est jamais définitivement acquise ; elle reste liée à un territoire de crédibilité. On peut être une référence incontestée dans un domaine et devenir beaucoup plus contestable dès qu'on en sort. Autrement dit, la notoriété peut élargir votre audience ; elle ne suffit pas à élargir votre légitimité. »

Vauban avait donc presque tout compris : définir son territoire, concentrer ses moyens, donner un nom à sa stratégie, la rendre visible et bâtir sa réputation par la preuve. En 1673, deux mots lui suffisaient pour expliquer la défense du royaume : « pré carré ». En 2026, combien en faut-il pour expliquer celle de l'Europe ?

*Ancien directeur de la communication, notamment du Club Med