Face à l’IA, les étudiants, cobayes d’une révolution qui pourrait en faire les premières victimes
En première ligne des bouleversements provoqués par l’intelligence artificielle, les étudiants - et leurs professeurs - tentent tant bien que mal de s’adapter à une technologie qui s’impose à eux.
Il y a peu, je racontais dans une newsletter comment une discussion sur l’IA avec des étudiants en journalisme avait provoqué des échanges houleux. Tout ça arrivait au même moment où sur les campus américains, des vidéos montraient la même colère face à des représentants de la Tech venus vanter les bienfaits de la révolution IA.
Je n’ai jamais eu autant de retours, de commentaires, de témoignages… Des profs. Des intervenants en universités… Chez l’un, les étudiants sont enthousiastes. Chez l’autre, c’est un refus clair et net. Chez beaucoup, il y a les mêmes questions qui reviennent : Comment ne pas se laisser submerger ? Comment continuer de former les étudiants aux métiers de demain ?
J’ai poursuivi l’enquête et j’ai appelé des responsables pédagogiques de plusieurs grandes écoles. Ils racontent - presque - tous comment le corps enseignant et le monde étudiant tentent de s’adapter.
On peut en tirer 4 grandes leçons.
Les étudiants ne sont pas pour ou contre, ils sont partout à la fois
Il n’y a pas une réalité mais plusieurs. L’usage quotidien de l’IA par les étudiants fait son chemin. « Ils l’utilisent vraiment massivement. Pour tout », résume Alice Antheaume, directrice de l’école de journalisme de Sciences Po, où l’IA a remplacé jusqu’au réflexe Google chez des étudiants qui « fonctionnent en prompt ».
Une pratique pas forcément sans recul. À l’ESSEC, plus de la moitié des étudiants s’en servent chaque jour, un tiers chaque semaine, sans enthousiasme démesuré ni rejet, mais avec ce qu’Estefania Santacreu-Vasut, doyenne associée à la pédagogie dans cette école de commerce, appelle un rapport « assez réaliste » à l’outil.
Ce qui varie, c’est l’endroit où se loge l’inquiétude. Chez Rubika, école d’animation, de jeux vidéo et de design à Valenciennes, elle épouse les frontières exactes des métiers menacés : rejet massif en animation, adhésion pragmatique en design industriel, clivage plus fin dans le jeu vidéo, où les programmeurs juniors se sentent concurrencés quand les artistes le sont beaucoup moins.
À l’Ensimag de Grenoble, école d’ingénieurs où on forme justement les concepteurs d’outils IA, Christophe Picard observe « tout le spectre », des hyperenthousiastes aux étudiants « carrément contre ». Avec une particularité frappante : les débats les plus vifs n’ont pas lieu dans les cours d’informatique, mais dans les cours transverses. On ne regarde pas seulement ce que l’IA fait aux métiers, mais à notre monde. Même chose à Sciences Po Journalisme, « la résistance qui existe n’est pas idéologique, elle est écologique, portée par l’empreinte carbone des data centers plus que par une défiance envers l’outil lui-même », explique Alice Antheaume.
Quand il y a rejet, il peut prendre des formes concrètes. Un jour, les étudiants en animation de Rubika apprennent que la Chambre de Commerce et d’Industrie organise dans leur bâtiment un événement consacré à l’intelligence artificielle. Alors ils débarquent en force pour protester contre l’idée qu’on célèbre, chez eux, cette menace directe sur leur futur métier.
Enseigner autrement : un corps professoral sous tension
Côté prof, le changement est silencieux mais tout aussi profond : on ne fait plus un cours comme avant. Chaque école a inventé sa propre doctrine, et ces doctrines se ressemblent moins qu’on ne le croirait.
Rubika a choisi la temporalité : les trois premières années du cursus limitent volontairement l’IA, le temps de garantir la maîtrise des fondamentaux du métier ; l’intégration ne vient qu’ensuite, filière par filière, validée par des enquêtes annuelles menées auprès des anciens élèves pour vérifier qu’un outil à un usage réel en studio. Forward College a choisi l’espace autant que le temps : un lieu sans IA, verrouillé, pour l’évaluation, et un lieu où l’IA est non seulement tolérée mais encouragée, à condition que l’étudiant tienne un carnet de bord de sa stratégie. L’ESSEC laisse choisir ses enseignants : sa politique institutionnelle, adoptée cet été, délègue à chaque professeur le soin de définir, cours par cours, ses « zones sans technologie », ses activités où l’IA est encouragée et celles où elle est simplement tolérée.
La difficulté, c’est de ne pas briser le socle enseignant. À HEC, Anne Michaut en fait le défi numéro un de l’école : embarquer un corps professoral aux niveaux d’appétence technologique très inégaux, sans jamais laisser un professeur croire que son cours est devenu obsolète. Tout en les poussant à se mettre à jour.
Et surtout, le prof n’est pas seul. Estefania Santacreu-Vasut note qu’à l’ESSEC, les trois quarts des étudiants veulent être impliqués dans les décisions de l’établissement concernant l’IA.
La notation, marqueur de la valeur ajoutée
En fait, on connaît déjà le nom de la première victime de ce bouleversement technologique : le devoir à la maison. Et on connaît aussi la conséquence concrète, qui n’est pas forcément un mal : un réinvestissement de ce qui se joue en classe.
Sciences Po Journalisme a fait basculer 70 % de la note vers le travail réalisé en présentiel. À l’Ensimag, de nombreux enseignants ont abandonné les devoirs à rendre au profit d’examens terminaux sur papier ou en environnement strictement contrôlé. Quand ils ne préfèrent pas la formule hybride : usage libre en cours d’année, puis session finale isolée sur un sujet légèrement modifié, pour vérifier que l’étudiant sait reproduire seul ce qu’il a appris. Forward College verrouille purement et simplement la connexion Internet pendant ses évaluations. L’ESSEC pousse la logique un cran plus loin, avec des oraux sans aucune assistance technologique pour s’assurer qu’un étudiant peut défendre et argumenter, seul, ce qu’il a produit.
Ce n’est pas une question de sanctionner les tricheurs. C’est l’urgence de s’assurer que l’IA ne reste qu’un outil.
Former à des métiers sans savoir s’ils existeront encore
Mais voici le défi le plus important : comment préparer les étudiants à un monde du travail qui ne sait pas encore à quelle sauce il va être mangé par l’IA ? Ces derniers ont bien compris que le marché de l’emploi est figé sans qu’on sache vraiment si c’est complètement de la faute de cette révolution technologique. Car derrière les embauches qui régressent et les plans sociaux qui se multiplient, on peut y voir deux facteurs :
Une mauvaise santé de l’économie globale et l’IA sert d’abord de prétexte aux entreprises pour faire des économies
Des boards qui demandent de ne plus embaucher pensant que l’IA va remplacer bon nombre de postes, ce qui est loin d’être le cas encore
Les alumni sollicités pour raconter leur parcours viennent parfois relativiser ce que nous traversons. Ils rappellent que ce n’est pas la première révolution technologique à laquelle nous faisons face ces dernières années.
La faute à l’IA ou pas, cela a une traduction concrète et directe pour toutes ces écoles : la baisse des chiffres de l’insertion dès la sortie. Et ça inquiète. Certains établissements m’ont donné leurs indicateurs. L’Ensimag, qui affichait historiquement plus de 95 % d’insertion à moins d’un an, est tombée à 85 % en l’espace d’un an. Chez Rubika, où un audit externe mesure ce taux chaque année depuis trois ans, la référence historique tournait aussi autour de 90 % ; en animation, elle est descendue à 85 % l’an dernier, avec une nouvelle dégradation observée cette année. En jeu vidéo, la baisse est encore plus marquée, dans une industrie que Rubika qualifie de « sinistrée » depuis plus d’un an.
La leçon bonus : les fractures de la (non)adaptation
C’est peut-être la leçon la plus contre-intuitive de ces entretiens. On attendait des écoles qu’elles racontent une rupture technologique nette, avec ses vainqueurs et ses vaincus. Elles racontent plutôt un ajustement permanent, filière par filière, où l’IA sert souvent moins de cause que de miroir : elle grossit des fractures entre métiers, entre générations d’enseignants, entre étudiants technophiles et technophobes.
Et il y a une autre fracture qui se dessine entre ceux qui avancent et ceux qui attendent. Dans cette enquête, toutes les écoles contactées se sont emparées de ce sujet. Toutes sauf une. Parce que je sais que les métiers d’avocats et de juristes sont bouleversés par l’IA, j’ai contacté le Centre régional de formation professionnelle des avocats de Marseille. Ce n’est pas au programme cette année. Peut-être l’an prochain.
Il se dégage une idée forte de tout ça : la maîtrise sinon rien. Celles et ceux qui maîtriseront l’IA, qui garderont un esprit critique, qui développeront leur créativité s’en sortiront mieux que les autres. Dis autrement : où se trouve la valeur ajoutée de chacun ?
Dis comme ça, ça a l’air simple. Ce n’est pas si vrai. Parce que tout nous pousse à absorber cette révolution technologique sans se poser de questions. À Science Po journalisme, on remet d’ailleurs la méthodologie de raisonnement au cœur des apprentissages. Penser avant de faire.
Sans révolution d’ensemble, les fractures vont s’agrandir. Comme le souligne Boris Walbaum du Forward College, c’est l’appétit d’apprendre qui est en jeu. « Et l’appétit d’apprendre, c’est l’interaction humaine ». Dans son esprit, ça veut dire aussi qu’il faut voir plus loin et c’est pour cela qu’il ne traite pas l’IA comme un sujet à part mais comme un tout. Il faut repenser toute la chaîne d’enseignement et mieux identifier les compétences dont les générations vont avoir besoin dans un avenir proche. Très proche.