Être vierge n’a rien d’anormal quel que soit l’âge
Toujours vierge à 30, 40 ans… Est-ce si rare que cela ?
Je me permets d’abord de questionner le qualificatif de « vierge » ? Qu’est-ce que la virginité ? Est-on toujours vierge quand on a embrassé, caressé, masturbé un ou une partenaire, offert et reçu du sexe oral ? Bien évidemment, dans notre imaginaire, le mot renvoie à la pénétration qui n’est pourtant qu’une dimension d’un rapport. La sexualité est bien plus riche qu’un pénis dans un vagin !
Ceci dit, être vierge à 30 ou 40 ans reste minoritaire. Mais la problématique n’est pas aussi exceptionnelle qu’on pourrait le croire. Il existe peu de données pour l’évaluer. Une étude japonaise de 2019 montre que 12,7 % des hommes de 30-34 ans et 11,9 % des femmes ayant cet âge n’ont jamais eu de rapport hétérosexuel. Ces pourcentages sont en augmentation car en 1987, ils étaient de 8,8 % pour les hommes et 6,2 % pour les femmes ! Aux États-Unis, cela progresse aussi selon une étude de 2017 : l’inexpérience sexuelle des jeunes adultes – ayant un peu plus de 20 ans – semble avoir progressé et atteindre les 15 %.
Ces adultes n’ayant pas vécu de rapport sexuel suscitent souvent l’étonnement car nous avons toutes et tous intégré une sorte d’« horloge sociale » qui, dans le domaine amoureux, définit l’âge auquel nous sommes censés vivre certaines expériences. Tant que l’on reste dans le bon timing du premier baiser, de la première relation amoureuse, du premier rapport sexuel : tout va bien, rien à signaler. Mais lorsque l’on prend du retard sur cette « horloge sociale », les questions surgissent : pourquoi est-elle encore vierge ? Et avec ces interrogations peut naître le sentiment d’être différent, anormale, voire stigmatisé.
À l’heure de Tinder, comment expliquer cette virginité tardive ? Anxiété sociale, honte, religion ?
Tinder nous fait croire qu’il est facile d’avoir des relations sexuelles. Il est vrai que cette application permet une sexualité rapide et sans attache comme elle rend possible de vraies rencontres amicales et amoureuses. Mais il ne faut pas oublier que les aventures d’un soir des jeunes se font d’abord dans les bars, boîtes de nuit et autres espaces festifs. Or, certaines personnes sont mal à l’aise aussi bien avec ce marché numérique de l’amour qu’avec les sorties. Je pense aux personnes timides, manquant de confiance en elles, mal dans leur corps comme à celles qui ont peu de vie sociale. Ces profils sont plus susceptibles que les autres de vivre une « virginité adulte ». Je préfère ces termes moins stigmatisants que « virginité tardive ». Pareil pour celles qui ont peur du rejet ou de la trahison. La religion peut également jouer, comme une éducation familiale stricte par rapport au sexuel. Et puis il y a encore les personnes qui attendent volontairement le bon moment ou la bonne personne. Les conditions sociales comptent également : dans l’étude japonaise, les hommes de 25 à 39 ans, qui sont au chômage, ont un emploi précaire, un job à temps partiel et des faibles revenus ont plus de probabilité de ne pas avoir de rapport sexuel. Vous le voyez, il n’y a pas une cause unique à la virginité adulte. Par contre, souvent toutes ces personnes vivent mal la situation. Elles se sentent gênées, honteuses, se demandent pourquoi elles ne sont pas comme tout le monde et n’ont pas de relation amoureuse.
De manière générale, les jeunes ont-ils leurs premières relations sexuelles de plus en plus tard ?
Oui, il y a un léger recul. La vaste étude Envie de l’Ined menée en France en 2023 auprès de plus de 10.000 jeunes de 18 à 29 ans, montre que la première relation se vit à 17,7 ans, contre environ 17 ans il y a une quinzaine d’années. Il y a un très faible décalage entre les hommes et les femmes : 17,6 ans pour les premiers et 17,8 ans pour les secondes. Ce recul s’expliquerait par les changements politiques, sociaux et culturels qui défendent une sexualité consentie, partagée et désirée par les deux partenaires et dénoncent les agressions et viols. Le confinement dû au Covid-19 explique aussi ce recul car il a isolé bien des jeunes et retardé leur première fois. Mais attention, cela ne veut pas dire que les jeunes se désintéressent de la sexualité. Ils construisent de nouvelles normes et diversifient leurs liens ; ils peuvent être en couple comme avoir des sexfriends, des coups d’un soir, des plans cul, des plans cul réguliers, des amitiés avec un plus… La vie affective et sexuelle des moins de 30 ans ne se résume plus au seul calendrier du premier coït. Il faut donc éviter d’évaluer leur sexualité à travers la date de la première pénétration.
Adulte et vierge : cela concerne-t-il surtout les hommes ou les femmes ? Ou les deux ?
La virginité adulte concerne les deux sexes. Les chiffres japonais sont d’ailleurs proches : 12,7 % des hommes contre 11,9 % des femmes entre 30 et 34 ans, puis 9,5 % contre 8,9 % entre 35 et 39 ans. Par contre le regard posé sur ces virginités varie en fonction du genre. Le double standard sexuel existe encore et toujours qui valorise l’expérience sexuelle et la multiplicité des partenaires chez les hommes et dévalorise cette même expérience chez les femmes. Voyez le fameux « body count » ou le nombre de partenaires sexuels que vous avez eu : quand il est haut, l’homme est considéré comme viril et la femme comme une fille facile, voire une salope. Ce double standard a ses effets sur la virginité adulte. Pour les femmes, elle peut être interprétée comme un choix, une prudence ou une attente du « bon » partenaire. Chez l’homme, elle risque davantage d’être perçue comme une incapacité à séduire. L’homme est censé prendre l’initiative et savoir comment faire dans les jeux de l’amour et de la séduction. Son expérience sexuelle est vue comme une sorte de brevet de sa virilité. Reste que de nombreuses jeunes femmes confient avoir ressenti de l’incrédulité, des questionnements, voire de la moquerie quand elles ont dit leur virginité. Sans nul doute, il serait plus intéressant d’interroger nos normes et de nous demander pourquoi nous pensons qu’une personne doit avoir vécu une relation sexuelle à tel ou tel âge. Ne pourrait-on voir cette virginité adulte comme une forme de diversité sexuelle.