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Ethan Hawke : « Je leur ai spontanément répondu : “Vous voulez parler de Harvey Weinstein ou de Kevin Spacey ? »

Ethan Hawke à l’hôtel Barrière Le Royal, le 5 septembre.

Ethan Hawke à l’hôtel Barrière Le Royal, le 5 septembre.

© Julien Faure

À l’affiche des « Contrebandiers », Ethan Hawke a été récompensé pour l’ensemble de sa carrière lors du Festival du cinéma américain de Deauville. Rencontre avec un chantre de l’indépendance.

Il y a ceux, comme Tom Cruise ou Brad Pitt, pour qui la foule s’amasse et se bouscule. Et puis il y a ceux, comme Ethan Hawke, pour qui les curieux de passage et les chasseurs d’autographes attendent sagement que la vedette pointe le bout de son nez. Ainsi, en ce soir d’ouverture du Festival du cinéma américain de Deauville, durant lequel un hommage sera rendu à celui qui explosa dans « Le cercle des poètes disparus » et qui est à ­l’affiche du film « Les contrebandiers », l’ambiance au pied de l’hôtel Le Royal n’est pas à l’hystérie mais personne n’est là par hasard. Comme ce monsieur accompagné de sa fille qui se dévisse le cou pour apercevoir la star. 

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Un peu étonné par la ferveur de cette jeune spectatrice, on lui demande quel est le long-­métrage avec Ethan Hawke qu’elle préfère. « Elle n’en a vu aucun, nous répond son père. Elle attend surtout sa fille, Maya. Il paraît qu’il est venu avec elle. » Aïe ! Le comédien est effectivement venu avec une de ses filles, mais il s’agit ­d’Indiana, la benjamine des deux enfants nés de son union avec Ryan, son épouse depuis plus de dix-huit ans et la productrice des « Contrebandiers ». Et non de Maya, qu’il a eue avec Uma Thurman et que les jeunes connaissent pour être l’une des héroïnes de la série « Stranger Things ». 

Cinq nominations aux Oscars

Plus de quarante ans de carrière, cinq nominations aux Oscars, et le voilà donc réduit, pour les adolescentes, à la fonction de « père de Maya Hawke ». Il y a des seconds rôles auxquels même Hollywood ne vous prépare pas. Quoique, dans le cas d’Ethan Hawke, ce soit inutile. Quand on lui rapporte l’anecdote, il affiche un sourire XXL qui n’a rien de feint : « Ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre d’histoire ! Je suis tellement fier de Maya et de ce qui lui arrive. » Avant d’ajouter : « Si vous croisez ce monsieur, dites-lui que ce serait tout de même bien qu’il montre quelques-uns de mes films à sa fille. » Qu’on ne se méprenne pas : la boutade est totalement dénuée d’amertume. Ethan Hawke a la sérénité de l’artiste conscient du chemin parcouru, lequel fut retracé lors de la cérémonie à travers un montage édifiant de sa flamboyante filmographie, et débarrassé des années tumultueuses de sa vie privée qui ne sont plus que des scènes coupées d’une trajectoire dont il peut, in fine, s’enorgueillir.

Ethan Hawke vient de recevoir un Deauville Talent Award, saluant une centaine de films et de séries en quarante et un ans de métier. À l’hôtel Barrière Le Royal, le 5 septembre.

Ethan Hawke vient de recevoir un Deauville Talent Award, saluant une centaine de films et de séries en quarante et un ans de métier. À l’hôtel Barrière Le Royal, le 5 septembre.

© Julien Faure

Ça avait pourtant mal commencé. À 14 ans, ce fils d’un actuaire dans les assurances et d’une enseignante est un des héros d’« Explorers », de Joe Dante, flop intersidéral qui renvoie le garçon à sa vie normale de collégien. C’est donc sans illusions que, quatre ans plus tard, il se rend au casting du « Cercle des poètes disparus », de Peter Weir. À sa grande surprise, lui qui est de nature expansive est choisi parmi plus de 500 candidats pour jouer, aux côtés du professeur Keating, alias Robin Williams, l’élève introverti qui marquera des générations entières avec ce moment de bravoure final quand il monte sur une table pour saluer le départ dudit prof et déclamer : « O ­captain ! My captain ! » Celles et ceux qui ont vu savent. Il est alors courant, dès lors que le jeune Ethan entre dans un café ou un restaurant, qu’un admirateur grimpe sur une table pour rejouer la séquence afin de le saluer. C’est flatteur. C’est embarrassant aussi. D’autant que la notoriété, ce n’est pas vraiment son truc, à Ethan. Il se méfie du miroir aux alouettes et prend désormais son métier très au sérieux. « Désormais », car après l’échec d’« Explorers », il se voyait plutôt écrivain – ce qu’il sera aussi puisqu’il signera six ouvrages. Mais le triomphe du « Cercle » et les bons conseils de Robin Williams l’ont réconcilié avec sa vocation de comédien.

« Je ne suis ni en pleine ascension, ni en pleine dégringolade. Alors, pour beaucoup, je suis devenu chiant comme la pluie »

Il se fend d’une drôle de démarche avant de persévérer. « De passage à Paris, je me suis rendu au cimetière de Montmartre où reposent les cendres de François Truffaut, confie-t-il. Ce cinéaste représente pour moi ce qu’un artiste de cinéma doit être. Alors je lui ai écrit une lettre de fan dans laquelle, après lui avoir dit à quel point je le trouvais brillant, je lui demandais de me donner sa bénédiction. J’ai enterré l’enveloppe dans un petit coin de terre, à côté. J’espère que personne ne m’en voudra. » On ne lui en tient pas rigueur, mais il ne faudrait pas que cette confession donne des idées à d’autres et transforme la dernière demeure du réalisateur en boîte aux lettres car, au vu de la suite de sa carrière, la requête a porté ses fruits. L’acteur y est aussi pour beaucoup, à travers des choix qui ont dû mettre les nerfs et les commissions de son agent à rude épreuve : en 1994, plutôt que remplacer Michael Keaton, qui avait refusé le costume de « Batman Forever », il préfère rejoindre Julie Delpy du côté de Vienne pour le romantique « Before Sunrise », de Richard Linklater – qui remporte un tel plébiscite que deux suites verront le jour. Ça s’appelle avoir du flair. Ça s’appelle aussi avoir une colonne vertébrale assez solide pour résister aux sirènes des ­blockbusters. Il n’a rien contre les grosses machines, mais se tient à distance de celles qui tournent à vide. 

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Il refuse « Independence Day » parce qu’il trouve le scénario « stupide » (le rôle sera attribué à Will Smith) mais se bat pour « Titanic », qui lui passe sous le nez. Il peut toujours se consoler, à ce moment précis, dans les bras d’Uma Thurman, qu’il a rencontrée sur ­l’excellentissime « Bienvenue à Gattaca ». « Elle semblait s’être échappée d’un conte de fées, dit-il à l’époque, je me suis alors senti l’âme d’un prince charmant. » Ils se marièrent et eurent deux enfants. Et divorcèrent en 2005 avec pertes et fracas, la presse people se régalant des incartades du mari volage qui, en plus, décidait de refaire sa vie avec leur nounou, Ryan – oui, son épouse actuelle. En 2013, dans le magazine « Elle US », il reconnaissait ses erreurs de manière sibylline : « Un jour, vous voulez être un type ordinaire, le lendemain vous voulez être Warren Beatty. »

Aujourd’hui, il botte en touche en se réfugiant derrière son rôle dans « Les contrebandiers », un veuf condamné aux travaux forcés qui accepte une mission périlleuse pour récupérer sa fille. « Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu l’occasion d’incarner un mec bien, au sens traditionnel du terme : quelqu’un qui dit la vérité, qui tient ses engagements, qui ne profite pas des autres, qui est humble, et, qui plus est, d’un inébranlable stoïcisme. » Un type pareil, ça frise le fantasme, non ? « Votre réaction indique que vous n’y croyez pas vraiment et je pense que vous avez tort, répond-il. J’ai été témoin de comportements abominables, mais aussi d’attitudes et de réactions remarquables chez des femmes et des hommes admirables. » 

Weinstein était le plus scandaleux, mais il n’était pas le seul

La perche est trop belle pour ne pas être saisie : quid des agissements de Harvey Weinstein, dont Uma Thurman est une des 93 victimes déclarées ? « Bien avant que ce soit publié, le “New York Times” m’a appelé pour me dire qu’ils préparaient une enquête sur ces comportements déplacés. Je leur ai spontanément répondu : “Vous voulez parler de Harvey Weinstein ou de Kevin Spacey ?” Ça vous montre à quel point tout le monde savait. Weinstein était le plus scandaleux, le plus extrême, mais il n’était pas le seul à abuser de son pouvoir. À mes débuts, j’ai vu des agissements épouvantables de certains, d’autres qui faisaient venir des prostituées russes à des festivals, et tout cela était considéré comme normal. Des histoires bien pires se déroulaient dans les années 1950, et nombre d’historiens diront que ce n’est rien à côté des années 1920. J’en déduis que le respect gagne du terrain et que la honte des coupables aussi. »

Pour le comédien, l’évolution est salutaire. Pour le père de Maya, c’est indubitablement un soulagement. Et le mari de Ryan, dans tout cela ? Il savoure le luxe d’une vie qui n’intéresse plus les gazettes. « Il existe deux profils d’acteurs pour une certaine presse : l’acteur en pleine ascension et celui en pleine dégringolade. Aujourd’hui, je ne suis ni l’un ni l’autre. Pour beaucoup, je suis devenu chiant comme la pluie. » Comprendre : heureux, fidèle, reconnu et à l’abri de tout scandale. Il y a des façons moins enviables d’ennuyer son monde.