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« Est-ce ce paysage de ruines que vous voulez laisser derrière vous ? » : au Festival d’Avignon, la lettre des artistes à Emmanuel Macron

Affiches dans les rues d’Avignon, lors de la 80ᵉ édition du festival de théâtre et de spectacle vivant, le 7 juillet 2026.

Affiches dans les rues d’Avignon, lors de la 80ᵉ édition du festival de théâtre et de spectacle vivant, le 7 juillet 2026. CHINE NOUVELLE/SIPA

D’un côté la CGT, de l’autre Tiago Rodrigues, le directeur du Festival d’Avignon. Au milieu, une foule d’artistes, parmi lesquels Julien Gosselin, Rébecca Chaillon, Julie Deliquet, Phia Ménard, Stéphane Braunschweig, Baptiste Amann…

Riche distribution réunie sur le plateau de la Cour d’honneur du Palais des Papes, avant la dernière représentation de « Maldoror », dimanche 12 juillet. Voilà plusieurs jours que les artistes, techniciens, directeurs de salle de spectacle vivant sont mobilisés pour faire face aux coupes drastiques annoncées. Les tracts foisonnent dans la rue, à la sortie des salles pour inviter le public à signer une pétition. Avant le rassemblement de ce lundi soir 13 juillet, place du Palais-des-Papes, le plateau de la Cour s’est transformé en tribune.

Par la voix du metteur en scène Julien Gosselin, directeur de l’Odéon, de l’artiste Rébecca Chaillon, de la directrice du Théâtre national de la Colline Julie Deliquet notamment, ils se sont adressés à Emmanuel Macron avant d’être salués par une large ovation debout.

« Monsieur le président, nous, artistes réunis à Avignon, vous interpellons pour le théâtre, la danse, le cirque, la marionnette, la performance qui subissent depuis plusieurs mois des attaques d’une brutalité inédite. A l’heure où nous sommes confrontés à une puissante offensive réactionnaire, à la fragmentation du débat public et à une défiance envers les institutions, nous affirmons qu’affaiblir le service public de l’art et de la culture serait une erreur historique. Les coupes budgétaires à répétition et celles qu’on nous annonce nous obligent à crier, tant il y a urgence. Monsieur le président, une politique culturelle ne peut être réduite à des arbitrages comptables.

Un budget est un moyen, il ne saurait tenir lieu de projet politique. Nous croyons fermement qu’une politique publique digne de ce nom commence par définir ce qu’elle veut rendre possible. Aujourd’hui, la culture ne représente plus que 0,7 % du budget de l’Etat, soit 14 euros par habitant et par an d’art et de culture.

Comment accepter que des économies aussi dérisoires puissent, en quelques mois, défaire ce que des décennies de politique culturelle ont patiemment construit et détruire avec une telle violence les espaces symboliques permettant à une société de se penser elle-même, à travers l’imaginaire, la poésie et la fiction.

Spectacles déprogrammés, saisons amputées à la dernière minute, équipes artistiques, techniques et administratives précarisées et épuisées, lieux contraints de renoncer à leurs missions…

Est-ce ce paysage de ruines que vous voulez laisser derrière vous ?

Monsieur le président, vous arrivez dans un an au terme de vos deux mandats à la plus haute fonction de l’Etat. Au moment de la crise sanitaire, vous avez su, avec l’année blanche, empêcher le naufrage du monde de la culture, il vous appartient aujourd’hui d’aller au bout de ce geste.

Vous le savez, le service public de l’art et de la culture n’est pas davantage un privilège accordé aux artistes que l’hôpital ne l’est aux soignants, ou l’école à celles et ceux qui y enseignent. Il est un bien commun qui protège nos vies d’une réduction à leur seule valeur.
Monsieur le président, vous avez souvent rappelé que l’empreinte laissée par les grandes femmes et les grands hommes politiques se mesure aussi à l’héritage culturel qu’ils laissent derrière eux. L’heure est venue de choisir de quel côté de l’histoire vous voulez vous tenir. Ne soyez pas celui qui aura tout détruit. L’urgence de la situation nous conduit à vous demander de prendre au plus tôt les décisions qui s’imposent : annuler immédiatement ces nouvelles coupes budgétaires, ouvrir un véritable débat national sur l’avenir du service public de l’art et de la culture et vous engager à porter progressivement à au moins 1 % du budget de l’Etat les moyens qui lui sont consacrés, afin de permettre aux équipes artistiques de retrouver les conditions de leur indépendance de création, aux lieux d’accompagner durablement les artistes et les œuvres et à chacune et chacun de bénéficier d’un égal accès à l’art et à la culture sur l’ensemble du territoire.

Monsieur le président, ce qui est en jeu n’est pas seulement l’avenir d’une profession mais celui d’une certaine idée de la République. Vous en avez le pouvoir, il ne tient qu’à vous. »

Par  Le Nouvel Obs