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ENTRETIEN. L'Ukraine et le succès de la robotisation à bas coût : "Dans cette guerre, un modèle devient obsolète en trois mois", analyse Guillaume Ancel

l'essentiel Face à la puissance de feu russe, l'Ukraine a développé un réseau industriel unique de production de drones. L'ancien officier Guillaume Ancel décrypte cette mutation technologique et stratégique reposant sur la digitalisation et l'intelligence artificielle.

La Dépêche du Midi : Comment l'Ukraine est-elle parvenue à structurer sur son propre territoire un réseau industriel capable de produire massivement des drones, malgré les bombardements permanents ?

Guillaume Ancel, écrivain et ancien officier français : Il faut d'abord garder à l'esprit que si les drones apportent un avantage comparatif majeur aux Ukrainiens, ils ne règlent pas tout. L'armée ukrainienne reste très vulnérable face aux bombes planantes et aux missiles balistiques russes. Néanmoins, sur le segment des drones, la réactivité ukrainienne est inédite. Dans cette guerre, un modèle devient obsolète en trois mois à peine : soit les contre-mesures ennemies l'annulent, soit une nouvelle version prend le relais. Les Ukrainiens ont adopté la stratégie de David contre Goliath. Ne pouvant pas rivaliser avec la Russie sur le nombre de chars, d'avions ou de pièces d'artillerie, ils ont misé sur les drones.

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Quels obstacles techniques ont-ils dû surmonter pour massifier l'utilisation de ces appareils sur le terrain ?

Le principal obstacle, dont on parle peu, réside dans le nombre d'opérateurs. Une équipe d'artillerie peut tirer des dizaines d'obus en quelques minutes, tandis qu'un pilote de drone reste habituellement mobilisé derrière sa console pendant toute la durée du vol. Pour dépasser cette contrainte, les Ukrainiens ont développé des systèmes de supervision automatisée permettant à un unique pilote de gérer simultanément une salve de cinq à dix drones. C'est ce saut organisationnel et technique qui leur permet aujourd'hui d'envoyer quotidiennement près d'un millier de drones en profondeur sur le territoire russe, sans avoir besoin d'autant de pilotes sur le terrain. Grâce à une caméra embarquée qui compare le relief survolé à une carte en trois dimensions, le drone se repère seul, sans dépendre du signal GPS ou des liaisons satellite comme Starlink. Cette technologie, autrefois réservée à des missiles de croisière très coûteux de type Tomahawk, est aujourd'hui intégrée grâce au concours d'entreprises européennes et américaines sur des drones d'attaque coûtant environ 20 000 dollars.

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Comment sélectionnent-ils leurs cibles pour maximiser l'impact stratégique en profondeur ?

Le drone n'est que la partie émergée de l'iceberg. Le véritable cœur de cette révolution repose sur la digitalisation du champ de bataille et le traitement de masses de données fournies par les renseignements alliés. La charge explosive d'un drone étant relativement modeste, l'intelligence artificielle est utilisée pour identifier des cibles très vulnérables, comme des dépôts logistiques ou des infrastructures de stockage. En remplaçant les explosifs classiques par des charges incendiaires, ils déclenchent d'immenses incendies, comme pour Wildberries.

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Quel est le modèle économique et industriel derrière cette production à bas coût ?

C'est l'inverse exact du modèle occidental traditionnellement appliqué par les grands groupes de défense, qui conçoivent des appareils ultra-sophistiqués à plusieurs millions d'euros sur des cycles de plusieurs années. L'Ukraine fabrique des drones à moins de 30 000 dollars, livrables en quelques semaines, faits de matériaux simples comme le balsa, l'aluminium de récupération ou la toile. Ils s'appuient sur un réseau décentralisé de petites entreprises qui assemblent des pièces standardisées. Il n'y a pas d'usine centrale d'assemblage afin d'éviter les frappes russes, et les modèles évoluent en permanence comme des jeux de construction.

Guillaume Ancel.
Guillaume Ancel. DR

L'Ukraine s'impose-t-elle désormais comme un acteur majeur et structurant sur le marché mondial de la défense ?

Aucune entreprise de défense européenne ne peut aujourd'hui prétendre développer de nouveaux programmes de drones sans s'associer aux Ukrainiens, car ils sont les seuls à posséder un retour d'expérience opérationnel en conditions réelles. Les approches théoriques conçues en bureau d'études ont montré leurs limites face à la réalité du combat. L'Ukraine a prouvé qu'une alliance entre robotisation à bas coût, intelligence artificielle et digitalisation massive redéfinit les règles de la guerre moderne.