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ENTRETIEN. Catastrophe d'AZF, 25 ans après, un ancien policier rouvre le dossier : manœuvres de Total, pistes farfelues, comment la vérité a fini par triompher

l'essentiel Pour la première fois, un livre enquête sur l'explosion de l'usine AZF à Toulouse, le 21 septembre 2001 (31 morts, 8 000 blessés), nous fait revivre les coulisses de la plus grande catastrophe industrielle en France ("Le jour où... L'explosion d'AZF a ébranlé Toulouse"). Patrick Rouger, ancien chef de la division de police technique au SRPJ de Toulouse, rouvre le dossier dans un livre choc "pour que la mémoire reste intacte".

Toulouse, 21 septembre 2001, il est un peu plus de 10 heures ce matin-là :

Patrick Rouger : J'étais dans mon bureau, au laboratoire de police de Toulouse et j'étais à l'époque le chef de la section documents/traces/photographie judiciaire du service. Je revenais d'une mission de formation au Mexique, avec deux autres collègues, et j'avais pu voir, en direct, le 11-Septembre, l'attentat contre les tours jumelles et le Pentagone aux États-Unis. Donc comme tout le monde, mais peut-être encore plus, j'avais dans la tête cet attentat. Quelques secondes avant l'explosion, une collègue me dit, "si tu as besoin de moi ce week-end, je suis là". Elle n'avait même pas fini sa phrase que l'on a entendu un grand boom à l'Hôtel de police, boulevard de l'Embouchure. Tous les collègues se précipitent aux fenêtres et on regarde vers Blagnac. On pensait à un attentat dans un avion à l'aéroport de Blagnac. Mais on ne voit rien, pas de fumée. On se tourne vers le côté sud. Et là, on voit un nuage ocre ! On sait que dans cette direction il y a l'usine AZF et la SNPE (Société nationale des poudres et des explosifs) ça ne peut être que là...

Que découvrez-vous sur place ?

C'est une scène de guerre ! L'avenue de Muret, non loin d'AZF est plongée dans un silence de mort. Des voitures renversées, des gravats de partout et une pluie de cendres, fine et grise, tombe sur les routes.

Quelles sont vos hypothèses ?

Le terrorisme, évidemment, et puis l'accident chimique. Il y a eu aussi l'hypothèse d'un hélicoptère. Il y en avait un qui faisait des repérages pour la télévision, avant l'explosion. On a aussi recensé un hélicoptère de la gendarmerie qui avait décollé de la base de Francazal sans ordre de mission. Tout a été vérifié et recoupé. Il y a eu aussi le facteur du quartier qui en allant déposer un colis voit un homme descendre en rappel depuis un hélicoptère. Mais ce qu'il décrivait, là où il se trouvait, ne pouvait pas correspondre à la réalité. On a aussi recensé tous les relevés des compteurs de gaz sur les cinq dernières années pour savoir si une fuite pouvait être à l'origine. Mais rien de tout ça... Deux jours après, le dimanche soir, on a des soupçons sur un problème lié à la chimie. Le procureur, à cette époque, parle trop tôt et dit qu'il s'agit à 90 % d'un accident et pas de terrorisme. Donc Total, propriétaire de l'usine, s'engouffre en disant que l'on nous cache la vérité car la firme soutient qu'il s'agit d'un attentat.

Justement, cette piste terroriste elle donne quoi ?

Elle a été étudiée et vite écartée. Un jeune Maghrébin victime du blast est retrouvé mort avec plusieurs couches de sous-vêtements sur lui comme un kamikaze qui aurait pu se faire sauter... Un autre qui a quitté l'usine plus tôt que prévu mais qui avait des maux de ventre. Aucune trace d'explosif n'a été retrouvée chez ces deux hommes. Ils étaient inconnus des services spécialisés et d'Interpol.

Comment arrivez-vous à la thèse de l'accident chimique ?

On est dans une usine de chimie et au regard des dégâts on voit que cela concerne la partie stockage du nitrate d'ammonium. Il y a des problèmes de sécurité dans l'usine. Il y a plus de sous-traitants, non formés, que d'ouvriers de l'usine. En tirant le fil de l'accident, on s'aperçoit qu'un ouvrier sous-traitant, en nettoyant, a mélangé deux produits incompatibles, le chlore et le nitrate d'ammonium. Dans ce lieu de stockage qui a sauté, le fameux hangar 221, il y a aussi des fuites de gas-oil. Avec un expert, on refait une sorte de reconstitution au centre spécialisé de Gramat qui produit les mêmes conséquences. Total avait fait la même chose de son côté mais nous l'avait caché.

Il y a eu d'autres pistes farfelues...

Oui, l'enquête a été polluée par des théories farfelues, des gens qui nous appelaient pour nous signaler la présence d'un sous-marin de poche dans le canal du Midi. Il aurait balancé un missile sur l'usine. Il y a eu aussi la théorie d'une roquette lancée depuis les coteaux de Pech-David.

Pourquoi ce livre ?

On a voulu faire vivre cette enquête pour les Toulousains. Vingt-cinq ans après, c'est une génération entière. Des anciens Toulousains ont disparu, d'autres sont arrivés, des jeunes qui n'ont jamais entendu parler d'AZF alors que pour les Toulousains présents c'était une véritable catastrophe, la plus grande en France. Il ne faut pas que cette mémoire se perde.

Vingt-cinq ans après, que retenez-vous de cette catastrophe ?

D'abord les 31 victimes et plus de 8 000 blessés. Je retiens aussi la solidarité et la grandeur d'âme des Toulousains. Quand les fenêtres et les portes ont volé, au centre-ville, des gens ont été blessés. On a vu des médecins, des pharmaciens leur venir en aide, comme une dentiste descendue de son cabinet pour prêter main-forte. Sur un plan humain, c'était très fort. En revanche, le côté noir de cette affaire, c'était les pillages dans les maisons soufflées par l'explosion, sept tonnes de cuivre volées, des faux certificats médicaux en pagaille, de fausses déclarations... Ceux-là ont profité de la catastrophe et de la détresse humaine.