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Enquête. « Le foyer a broyé ma fille » : le combat de familles face à des placements à l'ASE jugés « abusifs »

Drogues, prostitution, fugues… Sophie (*), 14 ans, a mal tourné au foyer. « Elle a mis le feu au foyer, elle fuguait parfois une semaine entière sans que l’on sache où elle était », relate Sam (*), son père. « Elle s’est aussi convertie à l’islam en fréquentant des islamistes, et a été violée plusieurs fois », ajoute-t-il. L’adolescente a été placée de décembre 2024 à décembre 2025 dans un foyer en région parisienne, à la suite de plusieurs informations préoccupantes signalant des violences commises au domicile de la mère de Sophie, où la collégienne résidait.

Des voisins ont notamment alerté les services sociaux après avoir entendu des hurlements et des insultes. Quand il a appris que sa fille allait être placée à l’Aide sociale à l’enfance (ASE), Sam a tout fait pour la récupérer chez lui, en Israël. Mais la justice s’y est opposée. « On m’a accusé d’être complice de mon ex-femme et de fermer les yeux sur la situation », explique-t-il. Depuis décembre dernier, il a pourtant récupéré la garde de Sophie, et la justice a reconnu, elle, s’être trompée sur toute la ligne. Sophie n’aurait jamais dû connaître le foyer. « Elle est encore plus en danger dans son foyer qu’elle ne l’était au domicile maternel, son placement auprès de l’Aide sociale à l’enfance n’ayant pas permis de la protéger, bien au contraire », a jugé la cour d’appel de Paris en novembre dernier, confiant la garde de l’enfant à son père. « Aujourd’hui, je recolle les pots cassés par leur faute. Le foyer a broyé ma fille », lâche Sam.

« Près de 100 000 placements abusifs »

Plusieurs familles, défendues par Me Franz Achache, ont accepté de nous partager leur histoire. Toutes considèrent que le placement de leur enfant est « abusif ». Selon l'avocat parisien spécialisé en droit des familles, la moitié des placements en France n’auraient pas lieu d’être, ce qui représenterait 100 000 placements “abusifs”. Ce chiffre, qui semble énorme, n’est pas contredit par la députée Isabelle Santiago, rapporteure de la commission d’enquête sur la protection de l’enfance. La France place trop ces enfants. Le projet de loi sur la protection de l’enfance, adopté en première lecture à l’Assemblée en juillet dernier, vise à réaffirmer la nécessité de privilégier des solutions alternatives avant d’envisager le placement en foyer ou en famille d’accueil. L’enfant doit prioritairement pouvoir être confié à un tiers de confiance (famille ou proche), des placements à domicile doivent aussi être envisagés, quand tout cela est possible.

La notion de placement “abusif” n’est pas reconnue juridiquement. Elle suscite la controverse, des défenseurs des droits de l’enfant qualifiant ce concept de « complotiste ».

« Notre fille n’aurait pas été violée si elle n’avait pas été placée »

Claudine et Romain, parents de cinq enfants vivant dans le XIVe arrondissement à Paris, ont, eux aussi, toujours dénoncé la décision de placement en foyer de leur fille de 13 ans. L’adolescente a été placée du 25 septembre au 13 octobre 2025 après avoir dénoncé des faits de violences physiques pour lesquels ses parents ont écopé d’un stage de parentalité. Durant ses vingt jours en foyer, la fillette a, elle aussi, subi un viol. Claudine et Romain, qui ont récupéré la garde de leur fille, estiment que cette agression sexuelle aurait pu être évitée. « La placer pour, soi-disant, la protéger de faits de violence et aller lui faire vivre des choses aussi horribles, c’est inadmissible », s’agace Claudine.

La collégienne accuse un mineur de l’ASE de l’avoir forcée à lui faire une fellation. Une plainte pour viol sur mineur de 15 ans a été déposée le 12 octobre 2025. Le mis en cause, âgé de 17 ans au moment des faits, a été mis en examen et placé en détention provisoire. Une information judiciaire a été ouverte, et un procès devrait avoir lieu dans les mois à venir.

L’ASE sauve aussi des vies

Dans le Val-de-Marne, Roxanne, 41 ans, fonctionnaire de police depuis vingt ans, a, elle aussi, réussi à récupérer ses jumeaux Gabriel et Margot au terme d’un long combat judiciaire. Tout commence lorsque cette maman voit son fils Gabriel revenir de chez son autre maman avec des bleus et des brûlures de cigarette sur le corps. Roxanne porte plainte, trois fois. Toutes sont classées sans suite.

La policière va alors tout faire pour récupérer la garde de ses deux enfants. Sans succès, l’autre maman s’y opposant. La décision tombe : Margot et Gabriel sont placés en janvier 2024. Le motif ? “Conflit parental”. « L’ASE a essayé de démontrer que j’étais instable psychologiquement », ne décolère pas Roxanne. Les jumeaux, âgés de 7 ans, passeront six mois dans un foyer du Val-de-Marne. Finalement, Roxanne a obtenu gain de cause devant la cour d’appel de Paris le 4 juin 2024 : « La protection immédiate des enfants pouvait être suffisamment assurée par une prise en charge quotidienne au domicile de Roxanne », ont estimé les juges.

Il est important de rappeler qu’en dépit des dérives qui peuvent exister, l’ASE sauve aussi des vies. Trop d’enfants signalant des violences intrafamiliales ne sont encore pas crus et pas protégés en France. Certains sont en réel danger dans leur famille dans l’attente d’une place en famille d’accueil ou en foyer. Le placement peut aussi s’avérer utile à un instant T, puis ne plus être recommandé par la suite. C’est pour cela que le juge des enfants réévalue la situation régulièrement.

(*) Les prénoms ont été modifies

Maltraitance infantile

119 - Allo enfance en danger

Toute victime ou témoin de violences physiques, psychologiques, sexuelles ou de négligences sur un enfant peut appeler le 119, confidentiel et gratuit, 7j/7 et 24h/24, même en cas de doute sur une situation.