En Libye, un assassinat pourrait compromettre le plan américain de…
Sous pression diplomatique pour une réunification, la Libye a été secouée par la mort dans un attentat du chef des renseignements militaires du puissant clan Haftar, et des attaques de drones sur un complexe pétrolier crucial à l’ouest.
Si les deux événements sont distincts, ils risquent, selon des experts, de compromettre le plan américain visant à fusionner les deux exécutifs rivaux, progressivement mis en place après la chute et la mort de Mouammar Kadhafi en 2011: celui à l’ouest reconnu par l’ONU et dirigé par Abdulhamid Dbeibah, l’autre à l’est, régi par le clan Haftar.
Qui serait derrière l’attentat meurtrier ?
Un attentat à la voiture piégée a tué lundi soir le général Fauzi al-Mansouri, directeur des renseignements de l’Armée nationale libyenne (ANL) au cœur de Benghazi, fief des autorités de l’Est. L’ANL est commandée par le maréchal Khalifa Haftar, dont le clan familial domine la région et le sud, avec quelques poches de résistance.
L’un de ses fils, Khaled Haftar, chef d’état-major de l’ANL, a dénoncé mardi auprès de l’AFP une « tactique terroriste méprisable », un autre responsable militaire précisant « suspecter une attaque djihadiste ».
Selon l’organisme américain de surveillance Site, un membre du groupe armé État islamique a salué l’attentat et appelé à « étendre » l’action de l’EI en Libye, « seul pays instable » proche de zones sous l’emprise du groupe en Afrique.
Pour l’analyste libyen Anas El Gomati du Sadeq Institute, l’attentat « porte atteinte à l’image » d’« ordre et de sécurité » que met en avant le camp de l’Est face à celui de l’Ouest, où les affrontements meurtriers entre groupes armés sont fréquents.
« Cela ne signifie pas que les Haftar perdent le contrôle, mais cela expose une vulnérabilité de leur système », ajoute-t-il.
Le commandement de l’ANL, « censé être le garant de la sécurité » qui est « source de légitimité populaire » pour les Haftar, va vouloir « afficher sa force », affirme à l’AFP Hamish Kinnear, du cabinet Verisk Maplecroft.
Quel impact sur le plan de réunification ?
« Le plan Boulos », de réunification du pays, du nom de l’émissaire américain en Afrique, Massad Boulos, « est trop lent, les choses ne cessent de bouger », juge pour l’AFP l’expert Jalel Harchaoui, du Royal United Services Institute.
Dans l’est, « l’atmosphère a complètement changé, il n’y a plus du tout la sérénité d’avant le 10 août », souligne-t-il.
La disposition principale du plan prévoit que Saddam Haftar, héritier désigné de son père octogénaire, et frère de Khaled Haftar, deviendrait président d’une Libye unifiée, en gardant M. Dbeibah comme premier ministre.
L’administration Trump était prête à « placer Saddam sur un piédestal », note M. Harchaoui.
Mais « en échange, les États-Unis voulaient annoncer au monde qu’ils avaient réussi à unifier la Libye sur trois plans : militaire, économique et politique », ajoute-t-il.
Dans le plan Boulos, les Américains réclamaient notamment aux Haftar une « unification de l’armée » avec leurs rivaux de l’ouest.
Après l’attentat contre l’un de ses plus hauts gradés, « la priorité de l’ANL n’est plus du tout de faire des concessions » à Tripoli, selon M. Harchaoui.
« L’establishment militaire » de l’ANL se sent désormais « menacé » et « va resserrer les rangs » et « certainement pas s’ouvrir » aux forces armées de l’ouest », abonde M. Gomati.
Quelles sont les implications des attaques du complexe de Zawiya ?
Le complexe pétrolier de Zawiya, à 45 km de Tripoli, incluant un terminal, des pipelines et la deuxième raffinerie du pays, a été attaqué depuis samedi dernier par au moins cinq drones de provenance inconnue, qui ont déclenché un incendie finalement maîtrisé.
« C’est catastrophique car ce sont des attaques très faciles à produire », avec des « drones qui ne coûtent rien », souligne Jalel Harchaoui. Si cela devenait plus fréquent, « cela modifierait le raisonnement des compagnies énergétiques qui veulent investir en Libye et vont se dire, “faute de sécurité on s’en va” ».
« Les investisseurs ne regardent pas la quantité de pétrole que la Libye peut produire mais si les infrastructures peuvent être protégées » dans le pays aux plus abondantes réserves pétrolières d’Afrique, précise M. Gomati.
La « promesse » du plan Boulos est qu’« un accord politique apportera la stabilité, des investissements et une production plus élevée de pétrole », souligne-t-il. Selon lui, cette logique est « compromise » car les attaques sur Zawiya « rendent la Libye trop risquée et trop coûteuse pour les investissements » étrangers.
M. Kinnear rappelle la conclusion ces derniers mois d’une série d’accords entre le groupe public libyen NOC et des compagnies internationales.
Mais « la brusque recrudescence des attaques et le retour de l’incertitude » sur les installations « les plus cruciales » soulignent « la fragilité de la situation politique et sécuritaire » en Libye, juge-t-il.