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En Égypte, la « révolution des cheveux bouclés » a déjà eu lieu… il...

The ConversationEn Égypte, la « révolution des cheveux bouclés » est menée par des femmes qui s'insurgent contre les méthodes de lissage chimique et les défrisages hautement toxiques. Un mouvement moins futile qu'il n'y paraît, et qui résonne avec des pratiques de l'Égypte ancienne !

Un nombre croissant d'Égyptiennes arborent aujourd'hui fièrement leur chevelure naturelle. La cause pourrait sembler futile. Pourtant, l'ampleur prise par le phénomène, abondamment relayé sur les réseaux sociaux, à partir des années 2010, traduit un traumatisme réel et longtemps dissimulé. Il s'étend maintenant à d'autres pays arabes, africains, ou occidentaux, où des femmes ont été soumises à des pressions similaires, qualifiées parfois de « texturisme ».

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Symboliquement, le fait de discipliner des chevelures abondantes a pu servir d'instrument de domination des femmes dans un cadre patriarcal. S'y ajoute l'idée d'une hiérarchisation esthétique - et donc potentiellement raciste - des types de chevelures au profit des cheveux lisses et au détriment des frisés, bouclés ou crépus.

La « révolution bouclée » est donc perçue comme une manière pour les femmes de se réapproprier leur corps. Le mouvement a d'abord été porté par des actrices, chanteuses et célébrités vivant dans les beaux quartiers des grandes villes. Elles apparaissent fréquemment dans les clips à la mode, comme ceux du chanteur égyptien Amr Diab.

Mais, par mimétisme, le phénomène s'est aussi largement étendu aux femmes de la classe moyenne et même à quelques jeunes hommes.

Capture d’écran du clip de la chanson Khatfoony d’Amr Diab (عمرو دياب واورنچ – خطفوني). YouTube

« Arabian Curly Girl »

Nombreuses sont aujourd'hui les créatrices de contenu qui mettent en scène leur chevelure libérée. Le militantisme « curly » est désormais une tendance bien installée dans les réseaux sociaux. Sous le nom d'« Arabian Curly Girl », par exemple, une étudiante nommée Rana cumule des milliers d'abonnés sur TikTok et Instagram.

Elle affiche des slogans politisant explicitement l'actuel phénomène capillaire en revendiquant une « décolonisation » des chevelures, car le standard des cheveux lisses n'est pas sans lien avec une forme d'impérialisme esthétique occidental.

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Le phénomène est tel que son impact est aussi économique. On le constate aujourd'hui au Caire, où des salons proposent des coupes à sec, boucle par boucle. Il s'accompagne de la production, parfois locale, de nouvelles gammes de cosmétiques réputés sains et naturels. L'effet de cette « révolution » paraît donc bénéfique à tous niveaux !

Boucles pharaoniques puis ptolémaïques

De manière assez surprenante, ce mouvement renoue avec d'antiques représentations féminines remontant à l'Antiquité. À l'époque des pharaons, la norme pour les femmes de l'aristocratie était de porter de lourdes perruques sur leurs crânes parfaitement rasés. Les chevelures naturelles étaient réservées à des personnes de condition modeste, comme les musiciennes qui agrémentaient les banquets des riches. Une fresque provenant du tombeau de Nébamon, un noble du XIVe siècle avant notre ère, nous montre des flûtistes arborant d'abondantes chevelures bouclées.

C'est bien plus tard, à l'époque des Ptolémée, au IIIe siècle avant notre ère, que se produit la véritable première « révolution bouclée » en Égypte. Pas plus qu'aujourd'hui, le phénomène ne peut être réduit à une simple mode. Ses implications sont aussi religieuses et politiques.

Buste de la déesse Isis aux longs cheveux en tire-bouchon, entre le IIIᵉ siècle avant notre ère et le IIIᵉ siècle. Musée archéologique de Thessalonique.

Isis, la déesse coiffeuse

Les artistes grecs, installés en Égypte à l'époque ptolémaïque, ont fait évoluer la représentation d'Isis, grande déesse égyptienne, lors de son entrée dans le panthéon grec. La divinité échange alors sa lourde perruque tressée contre une chevelure naturelle, composée de nombreuses boucles ondulées. Cette nouvelle mode est sans doute inspirée de la coiffure en tire-bouchon portée par Libyé, divinité protectrice de la Libye orientale, ou Cyrénaïque, qui était alors une province de l'Empire égyptien.

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Selon un mythe rapporté par Plutarque (Isis et Osiris, 14), Isis coupe une boucle de ses cheveux en signe de deuil, lorsqu'elle apprend la disparition de son époux Osiris qui a été enfermé dans un coffre par son frère Seth, et jeté dans le Nil. Le cours du fleuve, bientôt relayé par les flots de la Méditerranée, emporte le corps jusqu'à Byblos, cité du Liban, où le roi local s'empare du cercueil qu'il utilise comme un pilier au sein de son palais.

Isis, partie à la recherche de son époux, débarque à son tour à Byblos. Il lui faut trouver un moyen de pénétrer dans le palais royal pour y retrouver la dépouille. C'est alors qu'elle rencontre des servantes de la reine de Byblos. Grâce à ses extraordinaires talents de coiffeuse et d'esthéticienne, elle soigne leurs chevelures et leur communique son propre parfum divin. Alors qu'elles sont de retour au palais, la reine, surprise de la métamorphose de ses servantes, leur demande qui leur a arrangé les cheveux de manière aussi sublime. Après avoir entendu leur réponse, elle convoque Isis. Au terme de leur rencontre, la reine acceptera de mettre la déesse en relation avec son époux afin qu'il lui rende la dépouille d'Osiris. Isis rentrera en Égypte en possession du corps qu'il ne lui restera plus qu'à ranimer grâce à ses pouvoirs magiques.

Un porte-bonheur féminin

À l'époque des Ptolémée, on raconte que le sanctuaire de Coptos, en Haute-Égypte, conserve la boucle qui y aurait été déposée par Isis. En raison de la présence de cette relique sacrée, la divinité y est adorée sous le nom de « très grande déesse de la chevelure ».

Les boucles de la déesse représentent le charme magique de l'épouse idéale, capable de ramener à elle son mari et de lui faire retrouver toute sa vigueur. Elles sont un symbole de bienfaits féminins et un puissant porte-bonheur.

Bérénice coupant une boucle de sa chevelure, tableau de Michele Desubleo, 1665. Maurizio Nobile

Se couper les cheveux pour sauver son amoureux

La reine ptolémaïque Bérénice II, au milieu du IIIe siècle avant notre ère, choisit d'arborer une chevelure bouclée, sans doute parce qu'elle est associée à sa Libye natale. La reine a, en effet, vu le jour en Cyrénaïque. Mais, dès le début de son règne à Alexandrie, en 246 avant notre ère, sa coiffure va aussi lui permettre de s'identifier à Isis.

Alors que son jeune époux, le roi Ptolémée III, s'apprête à partir en expédition en Syrie pour y lutter contre son ennemi, le maître de l'Empire séleucide, la souveraine coupe l'une de ses plus belles boucles et la consacre comme une offrande dans le temple de la reine Arsinoé II divinisée, au Cap Zéphyrion, non loin d'Alexandrie. Elle réactualise ainsi le geste mythique d'Isis.

Qu’est-il vraiment arrivé à la bibliothèque d’Alexandrie ?

Considérée comme l’un des plus importants centres intellectuels de l’Antiquité, la bibliothèque d’Alexandrie demeure au cœur de nombreuses interrogations historiographiques. Fondée à l’époque ptolémaïque, elle aurait abrité un corpus documentaire d’une ampleur exceptionnelle, destiné à rassembler le savoir du monde méditerranéen. Toutefois, les sources disponibles ne permettent pas d’identifier les circonstances précises de sa disparition. Loin d’une destruction soudaine et spectaculaire, les données historiques et archéologiques suggèrent un processus de déclin progressif, sur plusieurs siècles.... Lire la suite

Le poète Callimaque, lui aussi originaire de Cyrénaïque et proche de la reine, compose à cette occasion une œuvre lyrique dans laquelle, à la manière d'une prosopopée, il donne la parole à la boucle de la divine souveraine, imprégnée, comme dans la légende d'Isis, d'onguents parfumés. Le poème grec est malheureusement fragmentaire, mais on peut s'en faire une idée précise grâce à la version latine de Catulle (Poésies, 66, « La chevelure de Bérénice »).

Au moment de la couper, juste après sa première nuit d'amour avec Ptolémée III, la reine adresse un vœu pour le salut de son époux dont elle espère, avec angoisse, le retour sain et sauf en Égypte. Mais quelques jours plus tard, on découvre avec stupeur que l'offrande ne se trouve plus dans le temple. A-t-elle été dérobée par un intrus ? Faut-il y voir un mauvais présage pour Ptolémée ?

Le parfum de Cléopâtre recréé 2.000 ans après

Deux archéologues ont fabriqué un parfum à partir de résidus trouvés dans les amphores d’une ancienne parfumerie. Une fragrance forte, épicée et musquée, à la texture beaucoup plus épaisse et persistante que celle de nos parfums actuels.... Lire la suite

C'est alors qu'intervient l'astronome Conon de Samos, ami de Ptolémée III, lui-même mécène des recherches scientifiques menées au musée d'Alexandrie. Le savant assure que, tandis qu'il observait le ciel, il a vu le cheval ailé d'Arsinoé II s'élever au-dessus du Cap Zéphyrion, en direction du firmament. Il portait sur son dos la boucle de Bérénice. Au terme de son ascension, le cheval l'a installée parmi les étoiles où elle a été transformée en constellation, afin que, devenue un porte-bonheur universel, elle puisse désormais guider pour toujours les voyageurs et navigateurs en perdition.

Statue de reine ptolémaïque aux cheveux bouclés, Ier siècle avant notre ère, Metropolitan Museum, New York. Wikimedia Commons

S’émanciper de la domination du Lion

La boucle rejoint un groupe d'étoiles qui, à l'époque, était considéré comme l'extrémité de la queue de la constellation du Lion. Elle devient désormais une constellation à elle seule, appelée « Chevelure de Bérénice », s'émancipant du Lion.

La symbolique de cette légende officielle est claire : boucles et astronomie servent ici à expliquer le rôle grandissant que joueront désormais les reines dans l'Égypte ptolémaïque, jusqu'au règne de la dernière et plus célèbre d'entre elles : Cléopâtre.