En Belgique, l'interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans fait débat: "Les politiques n'écoutent pas la société civile"
Si tout s'était déroulé comme prévu le projet d'interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans aurait dû être soumis au conseil des ministres le 21 juillet. C'est en tout cas ce qui avait été annoncé par la ministre fédérale en charge du Numérique, Vanessa Matz (Les Engagés) qui porte ce dossier. Raté. Ce 22 juillet, la mesure en est toujours au stade des discussions entre cabinets – des réunions préparatoires aux débats en conseil des ministres. Celles-ci n'ont pas encore abouti sur une proposition à soumettre au gouvernement.
Plusieurs points de blocages persistent à l'issue de ces réunions. Parmi eux, se trouverait notamment la question de l'âge de l'interdiction (si la proposition de la ministre fixe l'interdiction à 15 ans, certains aimeraient que celle-ci soit redescendue à 13 ans). Au sein même des membres de l'Arizona, il semble parfois difficile de se mettre d'accord sur une position commune.
Le Fédéral et la Flandre en désaccord sur la façon de gérer l'accès des jeunes aux réseaux sociauxRendez-vous après l'été
Les discussions reprendront donc après l'été, le temps d'analyser les propositions de l'Europe, qui s'est penchée sur la question, précise le cabinet Matz. Début juillet, le groupe de travail de l'Union Européenne sur la sécurité des mineurs en ligne a rendu son rapport. Il recommande de restreindre l'accès aux réseaux sociaux pour les moins de 13 ans, tout en permettant à chacun d'introduire des restrictions supplémentaires et d'adapter l'âge de cette interdiction. Des recommandations alors jugées "trop peu ambitieuses" par la ministre fédérale en charge du Numérique.
À l'issue d'un vote intervenu ce mardi, la France a pris les devants. Elle interdira l'utilisation des réseaux sociaux aux moins de 15 ans dés septembre. Vanessa Matz salue l'initiative tout en conservant certaines réserves. "Fixer un âge ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir le vérifier efficacement, sans demander à chaque utilisateur de transmettre sa carte d'identité, son visage ou d'autres données personnelles. Sur ce point, la solution française laisse encore plusieurs questions ouvertes et une responsabilité importante aux plateformes elles-mêmes".
Chez nous l'idée serait de passer par un tiers – Itsme ou MyGov – pour effectuer ces vérifications. Une manière de protéger les données des utilisateurs qui sont au cœur d'un juteux business pour les grands groupes derrière les réseaux sociaux les plus populaires, avance la ministre. Faisant d'une pierre deux coups, l'utilisation de ce système de vérification pourrait permettre d'identifier les personnes derrière les pseudonymes et ainsi pouvoir entamer plus facilement des poursuites judiciaires lors de faits de cyberharcèlement, par exemple.
L'interdiction des réseaux sociaux aux plus jeunes divise le monde politique : "C'est le système le plus dangereux qu'on puisse mettre en place""Un trou dans la raquette"
Cette manière de procéder est loin de satisfaire l'ensemble des partis de la majorité à commencer par la N-VA. En avril, la ministre flamande des Médias, Cieltje Van Achter (N-VA) annonçait vouloir faire respecter l'âge minimal de 13 ans – une règle déjà en vigueur mais peu appliquée – pour s'inscrire sur les réseaux sociaux. Elle compte, pour ce faire, sur un "contrôle contraignant" des plateformes elles-mêmes. La ministre flamande des Médias rejette par ailleurs la proposition faite par le fédéral, estimant que celle-ci s'apparente à Big Brother. Des propos jugés "gravissimes" par Vanessa Matz, interrogée par La Libre en avril dernier.
"Il faut rappeler que Itsme est initialement une initiative des grandes banques. Dans tous les cas, l'outil utilisé pour effectuer ces vérifications n'est pas neutre. Même si les données sont cryptées, je ne suis pas sûr que ce soit le rôle de Itsme d'effectuer ce contrôle", estime Xavier Degraux, spécialiste des réseaux sociaux.
"Outre cette situation chaotique, il y a un trou dans la raquette. Celui de l'éducation aux médias. La Belgique ne choisit pas la voie qui pourrait permettre de répondre à ce problème de santé publique, celui de l'addiction à ces médias sociaux. Il ne touche pas que les jeunes de moins de 13 ans mais l'ensemble de la société, pourquoi ne pas agir pour le bien de tous", déplore Xavier Degraux. D'après lui, les budgets alloués à l'éducation devraient être 10 à 20 fois plus importants pour faire face aux enjeux que représentent les réseaux sociaux. "Il serait intéressant d'explorer la possibilité de faire financer cela par les géants des réseaux sociaux eux-mêmes", ajoute Xavier Degraux.
L'UE déclare la guerre aux réseaux sociaux "addictifs" de MetaUne mesure symbolique
En l'état, l'interdiction des réseaux sociaux telle qu'évoquée en Belgique ne serait, d'après Xavier Degraux, qu'une mesure symbolique et n'ayant qu'un effet limité sur la problématique à laquelle elle entend répondre. "Les politiques n'écoutent pas la société civile. Vous avez, une série d'acteurs y compris des institutions payées par le fédéral, et par les différentes régions et communautés, qui disent qu'interdire n'est pas la solution, qu'il faut accompagner cela d'un volet éducatif".
D'autant que même si un contrôle strict est mis en place il sera toujours possible de le contourner en utilisant par exemple un VPN, un service permettant de se connecter à internet depuis un autre pays n'appliquant pas de restrictions sur l'utilisation des réseaux sociaux. Du côté du cabinet Matz, on n'évoque plus de délai pour la mise en œuvre de cette mesure, visiblement controversée.
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.