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"En amour, nous sommes devenus des produits sommés de plaire à des consommateurs…"

Une opinion de Jérôme Crépin, historien et naturaliste

Désormais, Internet occupe une place centrale au cœur de nos vies et de nos sociétés. Cette prépondérance de la toile est si forte que se pose la question de la primauté du virtuel au détriment du réel. Deux dimensions parmi d'autres permettent de mesurer cette mutation sociétale induite par les technologiques numériques : l'amour et le débat public.

Il y a une pléthore d'offres au niveau des applications pour rencontrer les besoins de tous les types de publics (selon l'âge, la qualité de relation recherchée, l'orientation, les centres d'intérêt…) : Tinder, Badoo, Happn, Meetic, Adopte, OkCupid, Bumble, Taimi, Scruff, Singles50,… Le temps des rencontres au hasard de pérégrinations, d'une soirée, d'une activité semble révolu. De nos jours, il faut compter sur ces catalogues de profils numérisés pour espérer trouver l'âme sœur. Les anciennes possibilités énoncées plus haut existent toujours mais se trouvent réduites en raison de la part croissante que le numérique occupe dans notre quotidien. Cet univers a ses termes : le swipe (désigne le choix du rejet ou de l'élection d'un profil qui plaît au consultant), le match (se dit quand deux profils se sont mutuellement choisis), le ghosting (disparition, sans explications et sous prétexte de votre virtualité, de la personne avec laquelle vous échangiez)…

L'amour numérisé

Cet amour numérisé ne fait qu'amplifier de lourdes tendances déjà présentes avant son éclosion. Dans son roman Extension du domaine de la lutte, Michel Houellebecq pointe déjà en 1994 l'amour en ces temps désenchantés. Selon lui, l'amour ne serait plus que l'extension du monde marchand, avec son esprit de compétition sans ménagement à l'égard de ceux qui ne sont pas assez performants, intéressants selon les attendus de l'esprit marchand. Nous sommes devenus des produits sommés de plaire à des consommateurs exigeants mais si volatils, inconstants. Il en résulte une misère sexuelle, affective et une solitude toujours plus prononcée. Cette tendance décrite, captée par l'écrivain iconoclaste et visionnaire trouve une confirmation en Grande-Bretagne, lorsqu'en 2018, le gouvernement conservateur de Theresa May décide la création d'un ministère de la Solitude. Phénomène sociétal croissant, les sites de rencontres et leur corollaire le ghosting vont se greffer sur ce mal-être social de la solitude. Conscientes des écueils de ces sites, des initiatives émergent pour les contrer. Ainsi, en Suisse, on développe des soirées de rencontres où les personnes intéressées sont invitées à réellement rencontrer les autres, à prendre le temps d'échanger, de parler, de découvrir l'autre.

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Néanmoins, des exceptions existent. Bien sûr, d'aucuns ont trouvé l'amour grâce à ces sites de rencontres mais il semble, qu'en leur sein, les pires tendances s'y développent : superficialité des échanges, réduction de l'être humain à des pixels déshumanisés, insatisfaction chronique quant à la recherche du candidat idéal (de là le risque d'être transformé peu à peu en produit de consommation sans approfondissement, rien n'est plus volatil qu'un esprit consumériste). Or, une rencontre c'est bien plus qu'un profil pixélisé. L'autre, c'est aussi un rayonnement, un charme, un sourire, un regard, tant d'aspects que ces sites ne permettent qu'imparfaitement de rencontrer (même ceux qui autorisent les appels et les vidéos).

Les réseaux sociaux et les débats

Un autre aspect sidère l'esprit amoureux des nuances, de l'érudition, du pluralisme : la violence des échanges sur les réseaux (a) sociaux. Tout devient clivage, punchlines, réduction de l'autre, selon les sujets, à des épithètes dénigrants (gauchiste, fasciste, néo-rural, écolo-bobo, traître,…) On ne prend plus le temps de discuter, de respecter l'adversaire qui ne pense pas comme nous, on invective, on glisse des éléments intéressants vers des attaques ad hominem. Ces tendances existaient antérieurement aux réseaux sociaux. Cependant, ces aspects se trouvent amplifier sur la toile par la séparation opérée entre l'identité réelle et l'identité virtuelle de l'internaute. C'est ici que la culture de l'empathie développée au cœur du système éducatif danois pourrait constituer une solution à ce climat violent.

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Ressentir l'autre, se mettre à sa place, quitter notre nombrilisme tant développé sur la toile pourraient être de nature à apaiser les échanges, à réhumaniser les débats. Les passions sont normales, les positions parfois vives également mais pas de retirer la part humaine à "l'adversaire". La démocratie est un système par lequel les violences liées aux passions peuvent être ritualisées par la tenue d'un débat pluraliste. Dans un monde épris de vitesse, d'accélération revenir à la philosophie du bâton de parole des Amérindiens (ne pas couper la parole à l'autre tant qu'il n'a pas fini son propos et qu'il tient le bâton de parole) ou le triangle silence-écoute-parole de la pratique maçonnique en loge serait une piste à explorer. Comment l'implémenter sur la toile ? À considérer, à réfléchir.

Quel avenir pour les relations humaines ?

Les sociétés humaines sont des aventures collectives, des explorations à travers les transformations inhérentes au mouvement de la vie. Elles sont comme des pendules qui s'expriment à travers des oscillations à la recherche de l'équilibre. Cette tension passe par des imperfections, des aspects parfois extrêmes et délétères que le mal-être généré va ensuite inviter à corriger, à améliorer. Les technologies ne sont pas mauvaises en soi si elles sont encadrées par une réflexion éthique et qu'on ne chosifie pas l'humain. Elles sont des outils perfectibles au service de l'humain et non l'inverse. Hier comme aujourd'hui, le monde est et sera aussi ce qu'on en fait, qu'on en fera.

Sources et commentaires de l'auteur :

Michel HOUELLEBECQ, L'extension du domaine de la lutte, Paris, Éditions J'ai Lu, 1994, 156 p.

https://www.blick.ch/fr/suisse/romande/tinder-et-compagnie-sont-devenus-vieuxjeu/t62vsf5

https://www.challenges.fr/monde/la-solitude-a-son-ministere-au-sein-du-gouvernement-britannique_560950

https://www.rtbf.be/article/le-cours-d-empathie-obligatoire-dans-les-ecoles-danoises-9386238

Précisions de l'auteur au sujet de l'écrivain Michel Houellebecq :

Le thème de l'amour a évolué dans son œuvre. Pour certains, il est cynique. Or, non. Le thème évolue favorablement. Au fil de ses romans émerge le thème de l'amour comme rédemption.

→ Titre de la rédaction. Titre original : "Les relations humaines au temps du numérique"


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