Elle avait réinventé l'abstraction avec Pollock et Rothko
C'est un bonheur de redécouvrir l'une après l'autre de très grandes artistes du XXe siècle, trop oubliées par une histoire de l'art souvent écrite par des regards masculins. Des femmes souffrant d'un manque de visibilité et de reconnaissance au-delà des frontières de leur pays.
À Paris au Grand Palais c'est la pionnière de l'abstraction Hilma af Klint qui est à l'honneur. Londres redécouvrait en 2019, la peintre Lee Krasner. On voyait qu'elle n'était plus "la femme de" (Jackson Pollock), mais était reconnue comme peintre majeure de l'expressionnisme abstrait américain, une pionnière.
Lee Krasner brille, hors de l'ombre de Jackson PollockC'est le cas de la magnifique exposition consacrée à une autre grande peintre américaine Helen Frankenthaler au Kunstmuseum de Bâle avec 50 très grandes peintures de six décennies de création. Une exposition qui vient quelques mois à peine après deux expositions qui lui ont été déjà consacrées au Palazzo Strozzi à Florence et au Guggenheim de Bilbao.
Même si elle est restée célèbre aux États-Unis, son pays d'origine, sa puissance et son influence furent longtemps mésestimées par l'histoire de l'art européenne, mobilisée par les seuls noms de Pollock ou de Rothko qui résumaient l'expressionnisme abstrait.

Les tableaux de Frankenthaler aux couleurs intenses, le plus souvent de très grand format, rayonnent. Avec une approche "sans règles", Frankenthaler a défié les limites des techniques de peinture et les attentes de son époque en matière de genre, s'imposant comme l'une des artistes les plus en vue de sa génération.
Allez à l'encontre des règles ou ignorez-les. C'est cela, l'invention.
Sa capacité à explorer de nouvelles relations entre la couleur et la forme a élargi les possibilités de la peinture abstraite et continue d'inspirer les artistes contemporains. À l'exposition actuelle Cattelan au Centre Pompidou Metz, l'artiste italien a choisi de montrer un très grand tableau de Frankenthaler issu des collections du Centre Pompidou.

Pionnière de l'expressionnisme abstrait, Helen Frankenthaler (New York, 1928 – Darien, 2011) occupe une place essentielle avec sa technique du "soak-stain" (trempage-teinture).
Il n'y a pas de règles
Jeune, elle découvrit la méthode de Pollock et y vit une voie vers l'innovation. Elle fut particulièrement touchée par la manière dont Jackson Pollock posait ses toiles à même le sol et y versait directement la peinture (le "dripping"). Elle adopta rapidement cette méthode. Mais plutôt que d'utiliser la peinture émail épaisse employée par Pollock, elle utilisa de la peinture à l'huile diluée à la térébenthine. Et au lieu d'apprêter sa toile d'abord, elle la laissa complètement brute.
L'effet de la peinture diluée sur la toile non apprêtée fut que, plutôt que de s'accumuler à la surface, la peinture s'imprégna directement, la teintant.

À l'âge de 23 ans, elle a transformé ainsi la peinture moderne avec cette technique novatrice. Elle réalisait des compositions d'une extraordinaire intensité lumineuse, souvent dans un format grand, voire monumental. Elle travaillait la peinture de tous les côtés à l'aide d'éponges, racloirs, brosses ménagères et autres outils. Ainsi, elle parvenait à ce que la toile absorbe les pigments, ce qui produisait des effets particuliers, matière et peinture ne faisant plus qu'une, un rayonnement particulier, diffus, léger, gracile, qui n'avait rien à voir avec ce qu'on avait pu voir auparavant.

Sa toile de 1952, Mountains and Sea fut la première. La peinture s'allonge sur la toile en flaques de couleurs pâles, mais pas éteintes. Le rose, le vert, le bleu paraissent fanés et doux mais pas faiblards, tandis que les formes, à peine définies, papillonnent sans se disperser.
Hilma af Klint, l'inconnue devenue icône, pionnière de l'abstractionD'apparence totalement abstraite, utilisant le hasard de l'écoulement des couleurs, ses tableaux partaient pourtant toujours de l'impression que lui avait faite un paysage, ou un tableau de Manet, Monet, Rembrandt ou Poussin (qu'on montre à côté de ses œuvres à Bâle) dont elle reprenait les lignes de force devenues abstraites.
Sa devise personnelle était : "Il n'y a pas de règles. C'est ainsi que l'art naît, que les percées se produisent. Allez à l'encontre des règles ou ignorez-les. C'est cela, l'invention."
Helen Frankenthaler, Kunstmuseum Bâle, jusqu'au 23 août
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