Comment le fado a-t-il conquis le grand public
En flânant sur la rue Dundas Ouest, au cœur du Petit Portugal, on peut croiser le regard d'Amália Rodrigues, la reine du fado, dont le visage peint en noir et blanc occupe un mur proche de l'avenue Ossington. Cette œuvre discrète ne se livre qu'aux regards attentifs, et rappelle l'ancrage profond de la culture portugaise à Toronto.
Cet enracinement s'illustre par la vivacité des événements qui célèbrent cette culture. La Ville Reine a accueilli pour la première fois de son histoire un tout nouveau festival international de fado. Il se déploie sur trois week-ends et investit trois centres communautaires du Grand Toronto. Son objectif est de mêler les fadistes locaux et d'ailleurs au pays à de grands noms venus directement du Portugal pour plonger le public dans la délicieuse saudade.

C'est en 1985, à l'occasion de la série de concerts d'Amália Rodrigues au Roy Thomson Hall de Toronto, que le maire de l'époque, Art Eggleton, officialise le 6 octobre comme le Jour d'Amália.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Le 25 septembre, des vedettes portugaises comme Cláudia Leal, Francisco Moreira et José Geadas étaient de passage à la Casa das Beiras en compagnie du fadiste torontois João Brito. La fin de semaine suivante, la scène était occupée par Lenita Gentil, venue du Portugal, Natalino de Jesus et par la chanteuse montréalaise Suzy Silva.
Ce soir, le centre culturel Casa do Alentejo accueillera Maura Airez, José Geadas, Francisco Moreira et Guida Figueira pour la grande soirée qui va clore le festival.
José Eustáquio est le chef de la direction de l'Alliance des clubs et associations portugais de l'Ontario, qui organise le festival. Il affirme que toutes les soirées jusqu'à maintenant se sont déroulées à guichets fermés, devant 600 à 700 spectateurs pour chaque concert, un succès retentissant dont il se réjouit.

José Eustáquio est le chef de la direction de l'Alliance des clubs et associations portugais de l'Ontario, qui organise le festival.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Chaque soir, nous avons invité des chanteurs emblématiques du Portugal, qui mènent de longues carrières et dont le nom est connu, mais qui ne sont pas venus ici depuis très longtemps. Le public a donc une immense envie de les voir, lance-t-il. C'est une célébration de ce que nous sommes en tant que peuple et de nos origines.
Le guitariste torontois d'origine portugaise Simon Arruda, qui a assuré l'une des premières parties du festival, partage ce sentiment.
En tant que nouveau venu au sein de la communauté, je trouve ça formidable. Cela me crée plus d'opportunités, confie-t-il. C'est un peu comme une injection de vie dans une scène où les plus jeunes ont parfois cette impression que cette musique est uniquement pour les personnes âgées.
Un long chemin parcouru
La présence de Portugais sur le territoire appelé aujourd'hui le Canada est attestée depuis longtemps. En 1501, l'expédition des frères Gaspar et Miguel Corte-Real est à l'origine de certains des premiers contacts européens avec les côtes de Terre-Neuve et de la Nouvelle-Écosse pour la pêche à la morue. Quelques décennies plus tard, entre 1521 et 1525, l'explorateur João Alvares Fagundes tente d'établir sur l'île du Cap-Breton des colons attirés, eux aussi, par la pêche. Jusqu'aux années 1950, ce sont plus de 3000 pêcheurs portugais qui sillonnent chaque année les côtes canadiennes.

Il y avait plusieurs entreprises portugaises dans le quartier du marché Kensington de Toronto, dont Casa Lisboa. (Photo d'archives)
Photo : Archives de la Ville de Toronto
Pour Simon Arruda, c'est précisément dans cet héritage maritime qu'il faut puiser la source même du genre musical.
Il y a cette tristesse liée au départ des hommes, avec une probabilité très élevée pour beaucoup d'entre eux de ne jamais revenir, explique le guitariste, en ajoutant que le genre a également été nourri au fil des siècles par des influences brésiliennes et mauresques.
Le fado est devenu notre chanson pour exprimer la saudade, un mot portugais qui n’a pas d’équivalent en anglais, qui désigne une nostalgie intense pour que les choses soient comme avant ou pour que quelqu’un ou quelque chose revienne.
C'est toutefois au cours des années 1950 que l'immigration portugaise bascule. Fuyant la pauvreté, le sous-emploi, le service militaire obligatoire et la dictature d'António de Oliveira Salazar, des milliers de Portugais cherchent à bâtir une vie meilleure à l'étranger.

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Simon Arruda a assuré la première partie du nouveau Festival international du fado de Toronto.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
En quête de main-d'œuvre, le Canada signe en 1952 une première entente bilatérale avec le Portugal. Le 13 mai 1953, un contingent officiel de travailleurs débarque du navire SS Saturnia au Quai 21 de Halifax. Entre 1952 et 1957, plus de 8000 hommes s'établissent ainsi au pays. Employés d'abord dans les fermes, sur les voies ferrées ou dans les chantiers forestiers, beaucoup migrent rapidement vers les grands centres urbains pour travailler dans la construction.
Dans les sous-sols du marché Kensington
À Toronto, c'est autour du marché Kensington que la communauté se rassemble d'abord. C'est là, dans cette enclave bouillonnante, que s'écrivent les premières notes du fado torontois. En quête de réconfort et d'un sentiment d'appartenance, la communauté voit naître en 1956 une première maison consacrée à cette musique traditionnelle sur l'avenue Augusta, qui deviendra plus tard le mythique Lisbon By Night (Lisboa à Noite).
Autour des tables de cet établissement, les immigrants se retrouvaient pour partager des plats traditionnels, mais aussi écouter et chanter la nostalgie du pays natal. Quelques années plus tard, l'établissement a déménagé dans un espace plus vaste dans un deuxième étage de la rue Bathurst, près de Dundas Ouest, ancrant la culture portugaise au cœur de ce qui deviendrait le quartier du Petit Portugal.
José Eustáquio se souvient de cette époque comme si c'était hier. À travers trois générations de propriétaires, l'établissement organisait des soirées de fado emblématiques. Ils faisaient venir les chanteurs les plus traditionnels de Lisbonne, les logeaient ici pendant une semaine et rassemblaient toute la communauté, se remémore-t-il. Cette musique capture toute l'essence même de ce qu'est Lisbonne. Elle est présente dans chaque pavé que l'on touche.
Alors que le fado demeurait un refuge pour les immigrants torontois, il rayonnait également à l'échelle internationale grâce à la superstar Amália Rodrigues. En 1985, sa grande tournée mondiale l'amène à chanter en France, en Algérie, en Espagne, mais aussi au Canada. C'est à l'occasion de ses concerts au Roy Thomson Hall de Toronto que le maire de l'époque, Art Eggleton, officialise la date du 6 octobre pour en faire le Jour d'Amália, reconnaissant l'apport culturel de la communauté portugaise à Toronto.
Le fait que Toronto ait décidé de lui rendre hommage ce jour-là résonne en chacun de nous, et nous y sommes très sensibles, pense José Eustáquio.
De la marginalité à la fierté retrouvée
Même si la communauté a obtenu cette reconnaissance officielle dans les années 1980, José Eustáquio rappelle qu'il a fallu du temps pour assumer cette fierté culturelle. Quand je suis arrivé ici au début des années 1970, ce n'était peut-être pas si cool d'être un gamin portugais, ou d'être portugais tout court. Je veux dire, on est tous passés par là, à être traités de fraîchement débarqués du bateau, se souvient-il. On a tous grandi avec cet idéalisme, ce désir de vouloir être acceptés.

La chanteuse de fado torontoise Jennifer Bettencourt a fait une compilation de chansons dans ce style musical.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Ce tiraillement identitaire, la fadiste torontoise Jennifer Bettencourt l'a ressenti en grandissant dans la banlieue torontoise dans les années 1990.
À l'école, je voulais à tout prix me fondre dans la masse pour éviter le harcèlement, mais, dès que je franchissais le pas de la porte de la maison, boum, j'étais au Portugal, se souvient la chanteuse. En tant qu'adolescente, pour que ma mère arrête de me chicaner parce que j'écoutais uniquement de la musique populaire, je me suis mise à apprendre une chanson de fado. Et en l'apprenant, ça a réveillé une flamme.
Le fado est devenu ma porte d'entrée vers l'amour et la fierté d'être luso-canadienne. [...] J'ai découvert que le fado n'était pas juste de la nostalgie triste, mais une musique de narration incroyable qui résonnait avec l'adolescente émotive que j'étais.
À cette pression d'intégration s'est ajouté un arrêt graduel de la transmission de la langue au sein de la deuxième génération, doublé de l'adoption forcée du mode de vie nord-américain, observe Simon Arruda.
Les Portugais étaient venus ici pour travailler et avec le temps, certains n'avaient plus la possibilité de sortir autant, remarque-t-il. On poussait aussi beaucoup pour qu'on parle anglais dans pas mal de foyers. Comment veux-tu t'identifier à une musique que tu ne comprends pas? Quand il y a la barrière de la langue, il manque un élément crucial, et je pense que c'est l'une des choses qui a fait que cette forme d'art a fini par s'estomper.
Aujourd'hui, la communauté portugaise et certains membres du grand public se rassemblent à nouveau autour du chant populaire portugais à Toronto lors d'événements comme le nouveau festival, signe que la mélancolie envoûtante n'a pas perdu son attrait.
Le fado, c’est très tendance en ce moment. Tout ce qui touche au Portugal est particulièrement sexy.
Le nouveau festival n'en est pas la seule preuve : des superstars mondiales du genre, comme Mariza ou Carminho, ont fait salle comble lors de leurs passages au Koerner Hall de Toronto dans les dernières années. À Montréal, la fadiste québécoise Suzi Silva remarque que ces mêmes vedettes portugaises remplissent facilement la Place des Arts.
Suzi Silva participe même à un programme qui amène le fado dans les centres hospitaliers et les maisons de retraite du Québec : C'est dans ces institutions avec un public majoritairement francophone ou anglophone. Ils sont très intéressés par cette musique. [...] Je trouve qu'il y a une belle base pour pouvoir explorer cette musique avec les Canadiens en général.
La fusion de styles
Mais pourquoi le fado attire-t-il toujours plus le grand public?
José Eustáquio attribue cet engouement aux icônes de la pop luso-canadienne. Nos victoires ne se situent pas uniquement à l'intérieur des quatre lignes d'un terrain de football, affirme-t-il. Quand vous avez des figures emblématiques comme Nelly Furtado ou Shawn Mendes qui assument leur identité portugaise, cela rend la promotion de nos racines beaucoup plus facile à l'échelle globale.
Jennifer Bettencourt souligne également le rôle de la culture pop internationale et du cinéma hollywoodien, citant l'apparition de la fadiste Carminho dans le film oscarisé Poor Things (Pauvres Créatures), relayée par des vedettes comme Taylor Swift.
Autre facteur clé : l'émergence d'une nouvelle génération de fadistes. En revisitant les classiques avec des sonorités contemporaines, ces jeunes artistes insufflent un nouveau souffle à la saudade.
Simon Arruda cite comme exemple la popularité d'artistes comme Mariza, Ana Moura ou Carminho, qui mélangent fado et musique pop, ou encore l'explosion du fado-EDM.
Le fado n'est pas mort, car la jeune génération ressent les mêmes émotions, mais les exprime simplement différemment. La fusion des styles est la porte d'entrée, avance-t-il.

La fadiste montréalaise Suzi Silva chante en français et en portugais.
Photo : Avec l'autorisation de Suzi Silva
Suzi Silva fait partie de cette nouvelle génération qui compte faire évoluer le style musical. Elle marie le jazz au fado en incorporant différents arrangements et des harmonies. [J'introduis] des éléments différents dans un style de musique qui est assez ancré sur des structures de base. L'élément jazz donne un petit crunch, précise-t-elle, en ajoutant qu'elle chante aussi le fado en français pour rejoindre le public québécois.
Les prochains pas
Alors que cette première édition du Festival international de fado de Toronto tire sa révérence, José Eustáquio songe déjà à d'autres horizons. Il aimerait élargir le réseau du festival en incorporant des organisations culturelles de London jusqu'à Windsor, ainsi que d'Oshawa jusqu'à Kingston. Et qui sait? Il y a peut-être même une place pour une véritable maison permanente consacrée au fado ici même, au cœur du Petit Portugal.
Simon Arruda partage cet enthousiasme pour la suite, imaginant pour sa part la création d'une école de fado à Toronto. Un rêve qui pourrait même répondre à la pénurie de guitaristes portugais, dont témoigne Suzi Silva.
Les musiciens de fado sont rares en ce moment. Ceux qu'on a sont un peu plus âgés et commencent à arrêter de faire des concerts, signale-t-elle. Si on veut maintenir le fado, il va y avoir un problème au niveau des ressources humaines.
Pour Jennifer Bettencourt, le plus grand défi demeure l'accès à des lieux de diffusion réguliers. Elle rêve désormais que les restaurateurs fassent des vendredis fado un événement régulier, une manière concrète de s'assurer que la saudade continuera de résonner, de génération en génération, au cœur de la Ville Reine.