“La fracture numérique s’accroît avec l’augmentation des prix” : comment la crise de la RAM met à mal le reconditionnement solidaire et les plus précaires
“La fracture numérique s’accroît avec l’augmentation des prix” : comment la crise de la RAM met à mal le reconditionnement solidaire et les plus précaires
Publié le 07/09/26 à 07h00
Nos réseaux :
Suivez-nous
Ajoutez nous à vos favoris Google
7
Frappant l’industrie du numérique de plein fouet, la pénurie de mémoire vive et de dispositifs de stockage pénalise tout particulièrement les populations les plus précaires. Celles-ci peinent de plus en plus à s’équiper, même auprès des associations de reconditionnement solidaire qui redoublent pourtant d’efforts pour maintenir leur indispensable travail de lien social.
© Action Numérique Solidaire - Les plus pauvres souffrent indirectement de la crise de la RAM
“Il y a un an et demi, j’achetais mes SSD 15 € ; maintenant, ils sont à 44 €. Les prix ont déjà triplé, alors que le gros de l’augmentation n’est pas encore arrivé”, se désole Michel Clech. Si sa frustration face à l'envolée des tarifs du stockage et de la RAM est partagée par quiconque ayant envisagé de changer d'ordinateur récemment, elle s'avère encore plus inquiétante venant du coprésident d'Ordi Grand Ouest, une structure spécialisée dans le reconditionnement solidaire.
L’augmentation démentielle du prix des composants générée par l’industrie de l’IA pénalise certes les constructeurs et les consommateurs désireux de renouveler leurs machines. Mais, en bout de chaîne, elle handicape surtout les profils les plus fragiles et éloignés du numérique. Précisément le public que Michel Clech cherche à soutenir.
Publicité, votre contenu continue ci-dessous
Publicité
Des budgets associatifs calculés à l'euro près
Le reconditionnement solidaire, qui permet aux publics les moins favorisés de s’équiper en PC portables gratuitement ou pour une poignée d’euros, s’appuie sur un réseau d’acteurs de terrain disséminés sur tout le territoire. Or, ce secteur subit lui aussi de plein fouet la flambée des tarifs de la RAM et de multiples difficultés d’approvisionnement.
“J’ai une association dans le réseau qui m’a expliqué que, sur le dernier lot reçu, il n’y avait aucun dispositif de stockage”, illustre Michel Clech. Comme le déplorait Thomas Rea il y a peu, des machines éventrées pour en extraire la RAM et le SSD atterrissent désormais régulièrement sur les paillasses des petits reconditionneurs. Chez les structures bien implantées, ces cas de figure restent cependant anecdotiques, tempère Régis Harpocrate, président de l’association Action Numérique Solidaire (ANS). “C’est la qualité de notre sourcing qui nous permet d’éviter ça”, complète Olivier Bien, directeur général adjoint et responsable du pôle numérique au sein des Ateliers du Bocage (qui reconditionnent, entre autres, pour Emmaüs).
Publicité, votre contenu continue ci-dessous
Publicité
Le problème réside plus prosaïquement dans le tarif des composants indispensables à la remise à neuf des machines. “Aujourd’hui, nous sommes sur un coût de reconditionnement oscillant entre 50 € et 70 € par ordinateur. Si vous ajoutez à cela le coût actuel de la RAM, la situation va devenir intenable”, explique Action Numérique Solidaire. “Les prix ont augmenté de manière exponentielle entre novembre et janvier derniers […] Cela fait mécaniquement grimper le coût de reconditionnement”, regrette Olivier Bien.
On a des bénéficiaires qui peinent à se loger et se nourrir, qui vivent à l'euro près. Ce public-là, on ne peut pas lui demander de contribuer financièrement
![]()
Or, ces associations ne peuvent décemment pas augmenter leur prix de vente. “On a des bénéficiaires qui peinent à se loger et se nourrir, qui vivent à l'euro près. À ce public-là, on ne peut pas demander de contribuer financièrement”, défend Régis Harpocrate. “La fracture numérique s’accroît avec l’inflation”, pointe Michel Clech, synthétisant ainsi l'équation impossible à laquelle le secteur fait face.
Sortir les vieux ordinateurs des placards de l'oubli
Pour survivre, ces associations n’ont d’autre choix que de rivaliser d'inventivité. La première parade consiste, bien évidemment, à piocher dans les stocks de machines “donneuses d’organes” pour remettre sur pied d’autres PC destinés à la distribution. “Ces réserves vont peut-être nous permettre de passer l’année 2026. Après, il y a un risque de ne plus pouvoir mener à bien nos projets de lutte contre la fracture numérique avec la même aisance”, se lamente-t-on chez Ordi Grand Ouest. S’organiser en réseau permet néanmoins d'affronter plus solidement les aléas du marché.
Si la majorité des bénéficiaires recherchent des ordinateurs portables pour des raisons professionnelles, les reconditionneurs s'efforcent aussi de proposer des PC fixes, “plus durables et faciles à réparer”, à celles et ceux qui peuvent s’en accommoder. Enfin, plusieurs structures développent des activités annexes, comme la vente de logiciels d’effacement maison ou la commercialisation de smartphones de seconde main, afin de subventionner leurs branches déficitaires. “Cela nous permet de garantir notre indépendance et d’assurer la gratuité de nos services”, souligne Régis Harpocrate.
Publicité, votre contenu continue ci-dessous
Publicité
Les locaux des Ateliers du Bocage.
© Les Ateliers du Bocage
Mais le levier le plus puissant reste le démarchage d'entreprises pour exploiter de nouveaux gisements. La quantité d’ordinateurs collectés demeure infime par rapport à ce qui dort encore dans les placards des professionnels et des particuliers. “La bonne nouvelle, c’est que nous récupérons actuellement moins de 10 % des équipements professionnels réformés, note Michel Clech. Si l’on parvient à augmenter la part d'entreprises donatrices, nous devrions réussir à absorber cette crise.” Plus de donateurs signifie mécaniquement plus de machines, un surplus de barrettes de RAM et, in fine, une baisse des surcoûts. Sauf que, sur le terrain, la concurrence fait rage.
Une concurrence moins scrupuleuse
Comment convaincre une entreprise de léguer son matériel à une association caritative quand des courtiers privés proposent des sommes alléchantes pour racheter ses flottes de PC ? “On voit des entreprises européennes, voire extra-européennes, se positionner sur des marchés publics en assumant l'absence de reconditionnement, préférant la destruction pour une revalorisation matière”, s'alarme Michel Clech, s’appuyant sur de récentes déconvenues en Bretagne et en Bourgogne. Malheureusement, “aujourd’hui, il s'avère plus rentable de broyer un ordinateur pour en extraire les terres rares que de le reconditionner pour le marché de la seconde main”, lâche le responsable.
Nos critères d’inclusion solidaire vont peut-être devenir marginaux
Face à ce dumping, les associations ne peuvent opposer que leur éthique, leur démarche écoresponsable (RSE) et leur ancrage historique. “Si un partenaire nous confie 300, 500 ou 1000 machines, il bénéficiera d'une traçabilité absolue”, assure-t-on du côté des Ateliers du Bocage. “Nous avons la chance d’être reconnus par nos donateurs, et ce n’est pas anodin. Si l’on n'œuvrait pas avec ce sérieux depuis 34 ans, nous n'aurions rien”, résume humblement Olivier Bien. À ses yeux, le climat général demeure favorable aux structures solidaires : “Les entreprises restent sensibles à notre positionnement et à nos missions.” Bien qu'en accord sur le principe, Michel Clech redoute tout de même “un point de bascule où nos critères d’inclusion pourraient devenir purement marginaux”.
Le risque d'une véritable sortie de route pour l'inclusion numérique
Si les acteurs historiques du reconditionnement solidaire résistent encore à la pénurie de RAM, les ondes de choc fragilisent déjà l'ensemble de la filière. “Certaines petites antennes se demandent si elles vont pouvoir poursuivre leur activité. Cela va mener à un épuisement général, voire à des abandons”, craint-on chez Ordi Grand Ouest. “Si la crise s'éternise — et rien n'indique le contraire — et que la pression concurrentielle s’accentue, l'avenir même du réemploi pourrait être compromis”, prophétise Régis Harpocrate.
Indirectement, l’essor vorace de l’IA menace donc des emplois artisanaux et locaux, tout en creusant vertigineusement le fossé de l'illectronisme pour les plus démunis. Un comble à une époque où l’accès aux services publics et la moindre démarche administrative se font quasi exclusivement en ligne. À l'image du passage en force de Windows 10 vers Windows 11, les citoyens les plus lourdement impactés par cette conjoncture technologique demeurent, hélas, ceux que l'on entend le moins.
Publicité, votre contenu continue ci-dessous
Publicité