DÉCRYPTAGE. Russie : "L'emprise des services de sécurité risque de fragiliser le pouvoir à terme"... Vladimir Poutine est-il en train de perdre la main ?
l'essentiel Alors que l'Ukraine ne retient plus ses coups et multiplie les frappes et actions diverses sur le territoire russe, Vladimir Poutine, qui craint pour sa sécurité mais persiste à mener une guerre dans laquelle son pays s'est enlisé, a recentré le pouvoir autour des forces de sécurité du pays.
La guerre s'invite toujours un peu plus dans le quotidien des Russes. Dans la matinée de ce lundi 10 août, au moins treize personnes ont été tuées dans une attaque ukrainienne de drones sur la ville industrielle de Nijnekamsk (Tatarstan), située à plus d'un millier de kilomètres de la frontière ukrainienne.
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Il y a dix jours, l'explosion d'une bombe artisanale dans un restaurant chic italien en plein centre de Moscou, situé précisément au rez-de-chaussée du gratte-ciel stalinien de la place Koudrinskaïa, faisait elle cinq morts. Probablement ciblé par cet attentat, le commandant des forces aériennes russes Alexandre Tchaïko (55 ans) a certes survécu à la déflagration, mais cet événement a provoqué une onde de choc au sommet de l'État russe.
"Vladimir Poutine se sent de plus en plus menacé, c'est incontestable, note Hélène Blanc, politologue-criminologue spécialiste de la Russie et chercheuse au CNRS. Il se rend bien compte que Kiev sait envoyer des drones ou des missiles un peu partout sur le territoire russe."
Un équilibre des pouvoirs qui s'est cassé
Une situation qui semble fragiliser le maître du Kremlin, obsédé par sa propre sécurité et qui réduit désormais ses apparitions publiques au strict minimum, sur la scène intérieure. De là à imaginer qu'il est en train de perdre la main petit à petit ? "C'est vraiment prématuré de l'affirmer, tempère Vera Grantseva, politologue russe et enseignante à Sciences Po Paris. Mais en regardant la situation dans le détail, on observe des changements au sein du pouvoir."
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Le régime russe de Vladimir Poutine s'est construit sur la base de trois piliers, trois cercles d'influence : les oligarques pour l'économie, les siloviki ("hommes de force") dont est issu l'ex-agent du KGB, et les technocrates en charge de faire fonctionner l'État.
"Cet équilibre s'est cassé, il y a désormais une emprise des services de sécurité à la tête du pays, à l'image de ce mandat d'arrêt émis récemment par le FSB à l'encontre de Pavel Durov (le fondateur de Telegram, NDLR), une décision éminemment politique, poursuit Vera Grantseva. Au premier abord, on pourrait se dire que cette dépendance aux siloviki renforce le régime, mais ça risque surtout de le fragiliser à terme car ces gens-là ne savent pas gagner de l'argent, faire tourner l'économie."
Les sombres prédictions d'un oligarque de premier plan
De quoi inquiéter des personnalités de premier plan, à l'image d'Andreï Melninchenko (54 ans), le roi des engrais à la tête d'EuroChem et homme le plus riche du pays lorsque les troupes russes ont pénétré en Ukraine, en février 2022.
Loin de condamner l'invasion, et alors que ses usines ont soutenu l'effort de guerre, le milliardaire s'est très longuement confié au magazine britannique The Economist il y a quelques semaines. Notamment pour faire part de sa vive inquiétude quant au futur de la Russie, empêtrée dans un conflit qui dure depuis plus de quatre ans. "Chacun a des intérêts différents, mais il y a un consensus sur le fait que l'avenir nous échappe", a notamment fait valoir l'oligarque.
"Il y a encore quelque temps, personne n'aurait osé faire ce genre de sortie, note Vera Grantseva, qui plus est dans un grand média occidental. Cela traduit bien la gravité de la situation. Même les frères Rotenberg - eux aussi oligarques - qui faisaient du judo avec Vladimir Poutine dans leur jeunesse à Leningrad, commencent à perdre un peu de leur empire alors qu'ils étaient intouchables. De manière générale, des perdants de la guerre commencent à émerger, cela pourrait inciter certains à vouloir trouver une porte de sortie."
"Impopulaire mais les gens n'osent pas le dire"
Si la population russe a "désacralisé l'image de Vladimir Poutine depuis bien longtemps", dixit Vera Grantseva, la contestation citoyenne demeure quasi inexistante alors qu'une nouvelle mobilisation serait en préparation dans le pays après les législatives de septembre.
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"Il est impopulaire, n'a pas conscience qu'il envoie tout un pays dans le mur tant il est obsédé par une capitulation de l'Ukraine, mais les gens n'osent pas le dire car tout le monde, y compris parmi ses proches, a peur, pointe Hélène Blanc, qui ne croit pas à la chute du maître du Kremlin.
"Même s'il perdait la guerre, poursuit la spécialiste, je ne vois pas qui ou comment on pourrait lui contester le pouvoir, surtout qu'il inventerait une belle histoire pour présenter l'affaire comme une grande victoire de la Russie".